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Retraite et retrait

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Serge DIDELET

samedi 30 mars 2019

Retraite et retrait

 

Avec un quidam… je tiens une conversation onirique…

 

« -- Alors, c’est la retraite ?

-- Je suis surtout en retrait.

-- Tu veux dire en retraite ?

-- Être en retrait, c’est un acte de sujet, celui de l’anachorète laïc, ça peut vouloir dire qu’on ne croit plus en la boutique du grand Autre, que l’on passe à autre chose. La retraite, c’est l’objectalisation instituée, assujettie et pensionnée, dédommagement dérisoire de l’esclavage sociétal.

-- Avec des idées pareilles, tu devrais te suicider ! Pas étonnant que tu vives seul !

-- C’est cette constante idée du suicide qui – jusqu’à maintenant – m’a autorisé à supporter la vie et les autres, durant 64 ans. Savoir qu’il y avait – en réserve – cette solution : pouvoir en sortir un jour ou l’autre.

-- C’est l’idée du suicide qui t’as empêché de te suicider ?

-- Un paradoxe vivifiant et dynamisant, pas vrai ? »

      Ce n’est pas totalement vrai. Même si je vis dans un retrait relatif et dans la solitude, habitant dans ce que j’appelle « ma grotte », maison isolée, au bout d’un raide et improbable chemin ; et n’ayant plus à subir la double contrainte du salariat et du couple monogame, je demeure engagé dans les affaires de la cité et les questions sociétales. J’ai gardé une activité professionnelle supportable – car autonome - ; elle me tient en éveil et me dynamise, je peux ainsi continuer à être enseigné de ma confrontation langagière avec les sujets de mes groupes « parlants » : aide soignantes, infirmières, éducateurs, AMP, AVS …les petites mains du social, que je rencontre en sessions de supervision ; j’exerce aussi la psychanalyse en cabinet privé, et j’anime des temps de formation, de transmission, des séminaires.

      Si je me penche du côté du passé, à travers les contingences de la trajectoire professionnelle, voire celles de la trajectoire vitale, je peux dire que j’ai été toute ma vie utopique, atypique, et atopique, posture inconfortable s’il en est, l’équilibre dans le déséquilibre. 

Expliquons : j’ai flirté souvent avec ma propre utopie, ça transcendait le morne quotidien, c’était une forme de sublimation. Sans vivre pour autant dans l’utopie – je me coltinais quand même le Réel – je vivais d’utopies créatrices, une de ses formes fut la poésie autour de mes vingt ans, une  poiésis branchée sur l’amour fou et le désir de révolution. Je sais : j’imagine combien ça peut paraitre désuet en 2019 ! Désuet, dépassé, et atypique…un peu « dinosaure » versus mélancolique. C’est ainsi que je fus aussi un éducateur atypique, un directeur atypique, dans le sens où je ne pouvais consentir à m’inscrire dans une typologie, je ne voulais pas rentrer dans des cases et être assigné à un rôle unique de force enfermant ; il fallait que je sois en-dehors, en retrait ; être dans l’être-là, mais à la marge. Prédilection obsessionnelle pour les bords, la périphérie, refus de l’emprise de l’Autre. J’étais souvent là où l’Autre ne m’attendait pas, et ça générait des malentendus. La retraite, c’est la scansion de ces malentendus.

 Je n’ai jamais marché au pas. Je fus par surcroit, le plus souvent atopique, une  atopia caractérisée par l’absence de place. Car si j’en avais une, de place, ça ne pouvait s’installer dans la durée, au bout de quelques années, elle devenait caduque. La juste place que je voulais prendre m’était déniée. Au mieux, l’établi voulait m’assigner à une autre, néantisant ma position subjective, mes convictions, mon désir instituant : réification, chosification du sujet. 

Réminiscences nauséeuses :  « Mettez-vous en rang ! Je ne veux voir qu’une tête ! »

Je n’ai jamais cédé aux injonctions…

      Mon niveau de retraite est en conséquence, c’est même devenu pour moi un motif de fierté, comme quoi on se console comme on peut ! Ainsi, ma « pension » est en rapport avec le style singulier que j’ai développé durant ces quarante années de salariat. Ce n’est pas la retraite d’un corrompu, c’est la retraite d’un  « berger honnête », clin d’œil et mot d’esprit à mes copains du lieu de vie presque éponyme 1 . La retraite d’un  « ça ne va pas de soi », d’un «  trouvailleur soucieux  » dirait l’ami Joseph Rouzel, ou du  « Religieux B » , selon Kierkegaard et transmis avec bonheur par le Dr Oury.

      Il y a du plaisir dans ce retrait, à condition de s’occuper intelligemment, et de résister à l’entropie : en ce qui me concerne, lire, écrire, voyager dans l’imaginaire, bouger son corps par une méditation en mouvement, traverser à pieds de grands espaces…et cultiver la fonction épistémique de l’écriture. Le temps libéré de la retraite est un temps à soi, pour soi, libre, autotélique, et ipsatif. S’il y a un retrait inévitable et nécessaire du fait de l’abandon de la sphère professionnelle, il ne s’agit pas – pour moi - de repli sur soi, d’isolement ou de paresse statique. Depuis deux ans, je vis comme une sensation pleine d’allégresse, celle d’une désincarcération, une levée d’écrou : fini de faire des claquettes pour endormir la hiérarchie, terminé le jeu de rôle sociétal, le primat des statuts et des protocoles, le masque de la  persona …bas les masques ! Ne plus souffrir des contraintes horaires, des couperets budgétaires castrant toute bonne initiative, des incompréhensions de l’établi, de l’abêtissement conformiste et nivellateur, et autres niaiseries athéoriques, réchauffées au bain-marie de la connerie ambiante de ce cauchemar climatisé, générés par l’assujettissement à  l’endoxal.

      Si vous saviez comme j’ai pu souffrir lors d’éternelles réunions soporifiques où l’on ne parlait que du cadre, le moins possible des sujets. Humiliation par l’obligation de présence, résistance par le semblant de participation : ne pas « être-tout-là », sauvegarder sa singularité légitime.

Le monde du travail nivelle le plus souvent par le bas, et chacun est tenté de ne pas faire de vagues, de se fondre dans la masse, afin – en retour – de pouvoir bénéficier d’une homéostase sociétale de plus en plus caduque, contrepartie de dupes…et  les non-dupes errent comme le disait le bon Docteur Lacan en 1973. Les non-dupes empruntent des  lignes d’erre (Deligny 1975), suivent des chemins de traverse, empruntent des ponts, escaladent les murs, cultivent l’hétérogène, la transversalité, et bousculent dans un élan instituant le « ça va de soi » des normopathes.

Le non-dupe que je suis n’a décidément aucune nostalgie du monde du travail, je suis vraiment fâché avec, je l’ai même déserté avant l’heure légale, afin de faire ce que j’avais envie de faire, et rencontrer cette juste mesure où se rejoignent désir et action : une praxis éthique. Certes, il y a du pessimisme dans ce rapport au travail salarié. Mais je sais aussi que dans un lieu sérieux où se serait pratiquée une institutionnalisation permanente, j’aurais pu demeurer salarié. Mais ces endroits sont rares et menacés.

Si c’était à refaire, je serais allé travailler comme moniteur, à la clinique de la Borde, et j’y serai encore. Tranquille… caché dans la maison des fous 2  ; mais bon… muss es sein, es muss sein ! 3 On n’a pas de vie de rechange, alors, inutile de décliner les regrets du « si c’était à refaire », à cet exercice, on ne peut que se faire du mal.

 Oui, dans tous les établissements où j’ai travaillé, je passais pour un pessimiste, alors que je suis surtout un optimiste qui s’est informé ! En outre, je partage cette assertion de Romain Rolland :  « Il faut allier le pessimisme de l’intelligence avec l’optimisme de la volonté ». J’ai déserté le salariat fin 2011 : quand c’est insupportable, on ne supporte plus ! Prise de risque énorme à 57 ans, et assomption de ma position subjective. La psychanalyse y est pour quelque chose, comme quoi elle peut avoir des effets, n’en déplaise à ses détracteurs… l’effet-sujet : oser être soi, ni plus, ni moins. C’est F. Dolto qui disait que  « la psychanalyse, c’est aider les gens à devenir ce qu’ils sont ».

Assurément, le monde du travail est le continent humain où les pires motions pulsionnelles sont érigées en valeurs – phares : individualisme, esprit de compétition, culte de l’ego, convoitise, agressivité, complexe d’intrusion, jalousie, rivalité, déni de l’autre, et exhibition phallique… voilà ce que l’on voudrait injecter dans la tête de nos gamins, l’aliénation commence à l’orée de la vie. C’est pour ça que les autistes nous disent « merde », ou nous le signifient. De cette aliénation à l’Autre, ils n’en veulent pas, même si le prix de ce refus est énorme de conséquences.

 Nous assistons à une inversion des valeurs, la civilisation va droit dans le mur, et c’est peut-être pourquoi je ne vis plus maintenant qu’avec des chats ; qui eux, dispensés du langage, n’ont jamais marché au pas cadencé, ni exploité leur prochain. Le spectacle de l’homme me fatigue.

Ne dit-on pas avec admiration d’un cadre dynamique, qu’il a des qualités de « killer » ? (Il sait foutre les autres à la porte, ou remplacer une infirmière par deux ASHQ  4 !), que c’est un gestionnaire implacable, un gagneur, un pragmatique, et qu’il ne fait pas de cadeaux, et l’établi trouve ça très bien, voire modélisable. L’entreprise, c’est le défilé des semblants et des masques sociétaux, l’obligation permanente à s’adapter à des normes instituées, à des routines protocolaires, à faire semblant de se prendre pour son statut, et cela pendant quarante ans minimums. 

Le salariat est un esclavage accepté, prix de la survie ; mais vivre n’est pas survivre…

Quel vrai bonheur que d’en être affranchi, et de percevoir une pension – aussi modeste soit-elle – juste dédommagement de cette aliénation consentie !

De ce fait, j’ai vécu un véritable sentiment de libération à quitter mon ultime emploi salarié. Je pourrais en témoigner : comment en novembre 2011, et en moins d’une minute, j’ai quitté une durabilité, une stabilité, une sécurité de l’emploi (relative), c’est-à-dire une condition aliénée et bien rémunérée, pour l’inconfort de la liberté. J’ai voulu fuir l’institution ramenée à la peau de chagrin de l’établissement. Ne pas continuer à être complice d’une violence éducative ordinaire. Insupportable de ce jeu de rôle. Alors ? M’élever…

En rompant avec cette hétéronomie qui m’insupportait, j’ai décidé dans le même élan de créer mon activité, pratiquer la supervision, de soutenir la parole des sujets dans les équipes, car je connaissais les difficultés des travailleurs sociaux, je savais qu’il y avait des besoins d’allégement, de parole libre, et de tiercéité. Je fus très content et émoustillé par cette liberté : pouvoir dire « je » en toutes circonstances. Le « je » du sujet, celui de mon analyse, et celle-ci, écourtée par un 35 tonnes du Djihad islamique… 5

J’avais ce désir, rivé au corps : ne plus jamais être hétéronome.

Comme participant, j’avais déjà une bonne expérience de la supervision, pendant une décennie, j’en avais connu – selon les intervenants - le meilleur comme le pire ; alors, j’avais des idées quant à l’encadrement de ces groupes. J’étais porteur d’un désir : le désir du désir de l’autre. C’est animé par ce désir que j’ai vécu l’expérience de mon premier groupe de supervision, c’était fin 2011, dans un internat éducatif, avec une dizaine d’éducateurs, suppléants parentaux, en proie à l’entre-croisement des transferts, et à la pulsion de mort.

Mais croyant m’échapper de la violence de l’Autre institué, je n’avais pas réalisé que j’allais la retrouver, mais cette fois à une place différente, une place d’exception, mais c’est une autre histoire à raconter, une problématique à déconstruire : le désir du superviseur, lequel n’est pas sans rapport avec le désir de l’analyste (Lacan 1964).

Serge DIDELET (octobre 2018)

1 Il s’agit du Lieu de vie « La bergeronnette ») qui accueille des enfants « inclassables » et rejetés de partout. Implanté en Bresse profonde, c’est un lieu clinique que je soutiens. Il n’est pas sans rapport avec l’éthique de la psychothérapie institutionnelle…enfin…c’est la représentation que je m’en faisais en 2014/2015.

2 Didier Daninckx,  « Caché dans la maison des fous », Editions Bruno Doucey 2015.

3 « Muss es sein, es muss sein ! »  : cela doit-il être, cela est ! Une phrase de L.V. Beethoven, reprise dans un poème de Léo Ferré en 1974.

 

4 Les Agents de Service Hospitaliers Qualifiés, sous prolétaires de l’hôpital.

 

5 Je fais référence à Pierre Hattermann (1960-2016), qui fut mon psychanalyste et mon mentor durant une décennie, il était aussi psychologue clinicien, superviseur d’équipes et formateur. Homme de bien et de convictions, fédérateur, il généra du lien social et un réseau important en Haute Savoie. Pierre est mort tragiquement avec 85 petits autres, des suites de l’attentat de Nice, le 14 juillet 2016.

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