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Jerôme Bouts

mardi 23 janvier 2007

Adolescents difficiles : quel mode de prise en charge ?

Adolescents carencés-abandonniques et collectif :

une articulation toujours possible ?

Ou encore :

Pour une fermeture des internats éducatifs ?

Texte de Jérôme BOUTS

Directeur d’un établissement de

l’Association d’Action Educative 44

Préambule

Nous choisissons de mettre ce texte à l’épreuve des lecteurs inconnus que vous êtes pour avis et commentaires éventuels. Il est excessif parfois (mais c'est voulu pour éventuellement susciter des réactions) finalement trop long voire confus à d’autres moments et de toutes façons non abouti. Des propositions opérationnelles restent à faire et sont en cours de construction, inscrites à notre prochain Budget Prévisionnel.

Ce texte a déjà été commenté par Dominique DRAY, docteur en anthropologie et également psychanalyste qui intervient régulièrement dans les institutions de la protection de l’enfance (elle intervient dans notre établissement) sur notamment les questions de la gestion de la violence, de l’urgence et de l’autorité ... Ses commentaires (ils apparaissent en violet ajouré dans l’écrit) nous ont semblé intéressants à laisser en l’état d’autant plus que nous y avons réagi parfois ( en rouge italique gras ) Ils nous ont obligé à préciser notre propos ou à nous situer par rapport aux propositions faites rendant ainsi le texte plus vivant nous semble-t-il.

Il s’agit ici de dire pourquoi un grand nombre d'adolescents relevant de la protection de l’enfance, peut-être un nombre grandissant, ne relève pas de collectifs éducatifs tels qu'ils existent. A contrario, nombre de ces collectifs continuent d'être efficients pour bien d’autres. Ils peuvent ne plus l'être cependant de par la présence des quelques inadaptés qui nécessitent pourtant, encore davantage sans doute, d'être placés ...

Mon propos ici se veut d'abord pragmatique, non polémique mais contradictoire et donc utile à la cause des enfants et autres adolescents placés. Il se veut aussi utile et l'un ne peut aller sans l'autre, à la cause des professionnels et de leurs institutions. La question de l’autorité institutionnelle des établissements nous semble de plus en plus soumise à rude épreuve. Dans ce contexte, les internats éducatifs sont particulièrement malmenés. Ils fondent, étayent leur autorité et sans doute plus qu’ailleurs sur une construction institutionnelle. Ils ont à faire face à des crises de plus en plus imprévisibles et hors maîtrise. La question des "phénomènes de groupes", collectifs qui font alors fonction de caisse de résonance, est à chaque fois massive et prépondérante. A chaque fois, sous le regard de l'autre, un dysfonctionnement qui peut n'être qu'individuel au départ est susceptible de prendre des dimensions collectives rapidement incontrôlables. En d'autres termes la réponse éducative collective pour des adolescents, à l'inverse de l'effet socialisant escompté, n'amplifierait-elle pas des problématiques individuelles caractérisées de plus en plus par des intolérances aux frustrations et donc aux autres? Il s'agit ici d'exprimer un non à une violence relationnelle et factuelle "ordinaire" (par opposition à ce qui devrait être de l'ordre de "l'extraordinaire") quasi admise par tous dans les internats éducatifs. Finalement, tandis qu'on vante ici ou là les mérites d'une éducation par le collectif, proposerions-nous ce modèle d'éducation et de prise en charge à nos propres enfants. Je parle ici des enfants de nous autres les travailleurs sociaux et autres décideurs de placements …

Attention risque de confusion entre collectif et effectif réduit (le collectif commence à trois) 1

Dans le cadre de la protection de l'enfance, les enfants placés le sont majoritairement en maisons d'enfants puis en foyer éducatif. Le mode de prise en charge institutionnel demeure collectif tel que depuis la dernière guerre mondiale même si le volume des groupes ainsi constitués a beaucoup baissé pour arriver aujourd'hui le plus souvent, autour d'un nombre de 10 2 . Laissons ici de coté, bien que cet aspect soit fondamental nous en sommes convaincus, les motifs financiers qui font qu'à l'évidence, plus le collectif est conséquent, moins il est coûteux en termes de ratio encadrement/enfants, à faire fonctionner. Attention à ne pas inverser cependant ! Essentiellement, les regroupements d’enfants constituent une approche d’abord économiquement viable. Cette approche ne tient pas compte d’une inadaptation pour un grand nombre de plus en plus à cette confrontation.

Sur ce dernier point d’ailleurs, les intolérants aux collectifs sont-ils vraiment de plus en plus nombreux ? Le respect des règles et autres valeurs était par le passé imposé essentiellement par une coercition institutionnelle. Une violence allait souvent de pair qui maintenait chacun « dans le droit chemin » On peut même aller jusqu’à dire que dans l’inconscient collectif des travailleurs sociaux et des jeunes pris en charge, la « violence partagée » dans les collectifs est de l’ordre de l’inévitable voire du normal et à ce titre plus ou moins consciemment acceptée comme tel ! Pour autant, certains sujets adolescents étaient-ils plus aptes qu’aujourd’hui à vivre ce collectif ? Rien n’est moins sûr et on oublie sans doute un peu vite les crises et autres conflits violents qui ont toujours émaillé les vies collectives institutionnelles. Ils étaient plus contraints mais sans doute pour certains guère plus aptes psychiquement à gérer les frustrations.

Les grands internats d'antan donc ont disparu mais ce qui n'a pas changé est l'idée selon laquelle le groupe serait a priori et par essence, éducatif et socialisant. Ce qui n'a pas non plus changé nous semble-t-il est le plus souvent l'immaturité et la fragilité psychique extraordinaires des jeunes qui composent ces groupes. Or, nous l'avons déjà dit, les jeunes dont on parle ici sont les moins armés psychiquement à vivre ensemble en termes de capacité à gérer des frustrations qu'impose immanquablement le rapport à l'autre. D'autre part, le groupe est de moins en moins porteur, par les sujets qui le composent, d'un respect des institutions qui fonde une société. En effet, il s'avère ici que de par leur appartenance et leur parcours social, les institutions ne sont plus respectables pour une grande majorité des jeunes que nous accueillons. "Les institutions n'ont pas de valeur en soi et ce d'autant moins qu'elles génèrent un fort sentiment d'inégalité ou plutôt d'injustice" nous explique D. PECAULT 3 "or, les usagers ont une connaissance de plus en plus grande des inégalités sociales …" Cet état de fait dans nos structures donne lieu davantage à un "cumul d'irrespect" de la dimension institutionnelle qu'à l'apprentissage de celui-ci à travers l'autre. Que dire enfin de la parole des éducateurs, porteurs des valeurs desdites institutions, si difficile à tenir dans de telles circonstances tandis que pourtant elle devrait être encore plus fortement porteuse de valeurs qu'auparavant. Au centre de ce débat, l'incarnation de ces valeurs en termes d'autorité ; l'exercice de cette autorité qui est passé au fil des dernières décennies d'un mode institutionnel à un mode situationnel. Autrement dit passage d'un mode où le statut et la fonction occupés "suffisaient" à faire autorité à un mode où l'autorité est à renégocier à chaque fois, à ajuster à chaque situation nous explique Dominique DRAY 4 .

Marc est un ancien de foyer comme on dit. Tandis qu'il participe à une réunion d'anciens justement, il visite une nouvelle structure de 10 jeunes occupée par ses pairs d'aujourd'hui. Son jugement est sans appel : "c'était mieux avant (le contraire eut été étonnant !) Nous à l'époque on était des durs… c'était plus convivial ! Curieux jugement cependant quand on sait que son collectif à lui dans les années 75 était constitué d'une trentaine de jeunes massés dans le même endroit, où la proximité voire la promiscuité était la règle. Je lui explique que les adolescents n'ont rien à envier en termes de "dureté" à leurs anciens et que fondamentalement sans doute, leurs histoires, manifestations et autres symptômes sont similaires dans un contexte sociétal qui lui est bien différent. J'illustre ces propos en lui racontant un événement récent : nous avions dû protéger un médecin appelé sur les lieux, d'insultes et autres menaces proférés par la dizaine de jeunes présents tandis que 1 ou 2 jeunes restaient en retrait. Marc m'écoute interloqué. Son regard est lourd d'incompréhension. Il m'explique aussitôt qu'à "son époque" ça aurait pu avoir lieu également mais dans un ordre strictement inversé : " 1 ou 2 deux d'entre nous auraient pu "faire les cons" comme ça mais les huit autres les auraient fait rentrer dans le rang en les rappelant au respect obligé d'un docteur…" point de vue sans doute un peu idéalisé qui finissait pourtant d'achever de me convaincre d'écrire ce texte.

1) DU SUJET ABANDONNIQUE

Souvent lorsqu'il s'agit d'aborder la question des adolescents difficiles, on parle plus volontiers de problématiques familiales difficiles sans doute pour ne pas stigmatiser davantage des adolescents souvent objets déjà de bien des rejets et autres discours négatifs. Attention : « ‘problématique familiale difficile », c’est quand même trop vague. Je pense que vous auriez intérêt à préciser un peu de quoi il s’agit (les jeunes accueillis à la Jaunaie), en outre, ce n’est pas seulement la problématique qui est à mettre en avant, mais aussi la capacité de chaque jeune à pouvoir plus ou moins bien bricoler avec cette difficulté de départ.. C’est cette compétence à composer avec l’environnement qui va aussi être déterminante dans le foyer… à histoire à peu prés égale, deux individus vont en tisser un autre motif. Les jeunes qui arrivent dans les foyers ont peut être plus que d’autres à tisser un motif qui inclut l’environnement. Je comprends et suis plutôt d'accord, mais confusément, avec ce que vous dites ici sans pouvoir vraiment me l'approprier et développer. A reprendre avec vous 5 . Il ne s'agit pas pour nous de nier ce lien de cause à effet entre histoire familiale et difficulté du sujet-adolescent : ce sont en effet dans ces histoires familiales que s'inscrit la genèse des dysfonctionnements relationnels de ces adolescents. Pour autant, les éducateurs et autres praticiens qui côtoient au quotidien ces adolescents savent d'emblée de quoi ou plutôt de qui il s'agit exactement en sachant tout autant par ailleurs ce qu'est une problématique familiale difficile. Et il font bien la différence en termes de singularité! L'adolescent difficile, c'est celui qui essentiellement détruit, explose, menace, insulte au quotidien. La dimension d'altérité n'est pas acquise. Les rencontres avec l'adulte mais également avec les pairs, dés qu'elles ne satisfont pas immédiatement la demande sont vécues comme intolérables. Nous insistons sur la chronicité tout autant que sur l'imprévisibilité des passages à l'acte verbaux et/ou physiques. Ces véritables explosions pulsionnelles sont d'ailleurs d'autant plus déconcertantes qu'elles peuvent suivre immédiatement une quête affective tout aussi envahissante mais sur un mode plus acceptable du même adolescent. La chronicité, la violence de l'interpellation de l'autre, la chosification de cet autre qui n'est plus rapidement que l'objet de non-satisfaction d'un désir revendiqué à tout prix sont des indicateurs d'une intolérance majeure. Ils aident à eux seuls à bien faire la différence entre ce qui est de l'ordre de la crise inhérente au passage adolescent et ce qui est un empêchement sévère voire rédhibitoire à tout échange humain dans un collectif et a fortiori avec l'extérieur social.

Cet adolescent difficile à prendre en charge est d'abord difficile à lui-même tant son vide existentiel est sévère, ses capacités à des échanges sociaux extrêmement limités et dans la réalité, ses possibilités d'inscriptions scolaires, professionnelles culturelles ou sportives quasi nulles. Le vocable adapté est celui d'adolescents intolérants aux frustrations , tout-puissant et pour lesquels l'idée de tiers qui viendrait s'opposer à son désir n'a que peu de sens. "Nous ne mesurons jamais assez à quel point pour ces jeunes, la confrontation à l'autorité institutionnelle [donc à un tiers éducatif] est une véritable découverte de l'Amérique …" nous confiait un collègue chef de service dernièrement. Besoin insatiable de sécurité, angoisse d'abandon, agressivité, sentiment de non-valeur … sont les symptômes des enfants abandonniques nommés par Germaine GUEX 6 . Celle-ci décrit des intolérances aux frustrations qui trouvent leurs explications dans l'intolérable, vécu comme tel qu'il y ait abandon ou pas dans la réalité, pour l'enfant de renoncer à la fusion primitive d'avec sa mère. Notons au passage que le terme de " intolérance aux frustrations" si usité aujourd'hui et que l'on semble découvrir comme un concept nouveau, est utilisé comme tel par G. GUEX dès 1950 dans son ouvrage à propos de la névrose d'abandon !

Cet auteur comme d'autres 7 depuis, situe l'origine de ces troubles abandonniques au stade préœdipien (oui) L'enfant n'a pas accès au processus de castration et ne peut renoncer à l'état de fusion pourvoyeur béni, éternel de ses désirs et autres besoins. Ces sujets se structurent sur cette incapacité et nous observons de situations en situations que l'histoire précoce de vie des adolescents que nous accueillons est déterminante dans leur rapport actuel et futur au monde. Nos effectifs sont massivement constitués aujourd'hui de jeunes issus de familles, notamment de familles monoparentales, dans lesquelles la fonction tiers n'est pas assurée. Entendons-nous bien et il ne s'agit pas ici d'émettre un quelconque avis sur la monoparentalité. Oui, ce n’est pas la monoparentalité en soi, mais la capacité de la mère à introduire du tiers, vrai dans des familles monoparentales ou non. Mais peut être que la justice ou l’Ase ne traite pas de la même façon la monoparentalité et la « biparentalité » et de fait, dans les institutions, la monoparentalité est sur-représentée. Absolument. Ce qui nous intéresse ici est l'absence de tiers dans l'éducation de nos sujets les plus en difficulté. Or, nous constations fin 2005 que 80% des 25 jeunes passés dans notre institution cette année là relevaient d'un tel profil. Dans un lien de cause à effet quasi mécanique : plus la relation à la mère avait été fusionnelle et sans appel ! Plus l'absence de père et de tiers avait été sévère, moins les capacités d'échange et donc de socialisation étaient possibles. Aucune révélation, aucun scoop dans cela me direz-vous. Simple description cependant (encore faut-il la faire !) d'une population prise en charge dans des collectifs peu susceptibles de garantir à ces jeunes sérénité, sécurité et accompagnement psychique. Faute de cette garantie fondamentale pour des adolescents avant tout structurellement insécurisés, hantés par la non maîtrise d'eux-mêmes et de leur environnement, quid d'un accompagnement éducatif qui s'impose en premier lieu, alors, par des interdits et par des limites. Il nous semble que tout se passe comme s'il était demandé à des enfants de halte-garderie d'évoluer en maternelle à un age (avant 3 ans) où en termes d'incapacité de partage, de reconnaissance de l'autre mais aussi en termes de besoin absolu de maternage ils en seraient bien incapables !

De fait les institutions ne devraient plus être seulement pensées sur le modèle « oedipien » mais bien sur le modèle de la « mère-environnante » (Winnicott. Repris admirablement par Pierre Kammerer : Adolescents dans la violence, Gallimard, 2000).

Voir aussi, l’admirable ouvrage de Racamier sur L’esprit des soins, le cadre, Les éditions du collège, 2001 ou encore à lire l’inceste et l’incestuel de Racamier, toujours aux éditions du Collège.

Winnicott décrit ce nourrisson qui s’imagine que c’est lui qui agit sur une mère vécue alors comme omnipotente et assignée à ses stricts désirs. Elle crée effectivement cette illusion dans une première phase obligée de maternage sans condition. La phase suivante sera celle d’une nécessaire désillusion et de l’épreuve du manque de la mère par l’enfant. Paul FUSTIER 8 nous explique ainsi que le plus souvent, les jeunes qui nous sont confiés le sont à ce stade "d'avant castration" qui ne leur donne pas ou peu accès à l'idée d'altérité. Il parle bien nous semble-t-il de ces enfants abandonniques nommés plus haut qui ont eu accès à un sentiment de complétude maternelle qui fit défaut, sans transition ni accompagnement, lorsqu'il fût question de "passer à autre chose". Attention : Pour nombre d’enfants « abandonniques, le drame, précisément, c’est de n’avoir jamais avoir eu accès à cette complétude. Ils n’ont pas pu faire l’heureuse expérience de faire venir à eux leur mère, ils ne savent pas qu’ils ont cette compétence. C’est pour ça qu’ils réclament ensuite, une présence exclusive de l’adulte, nécessité pour eux d’expérimenter cette compétence, la seule qui donne confiance en soi et aux autres. Cf Winnicott. Dans mon "modèle", distinction faite entre enfants abandonnés (ce dont parle WINNICOT) et enfant abandonniques qui eux ont vécu, mais sur un temps trop court, la complétude maternelle . Ensuite, "recherche" de ce bonheur, de cette complétude vécue dont la perte n'a pas été accompagnée, sécurisée, vers incapacité à gérer frustration ultérieure (frustration fondamentale non acceptée, non comprise, non gérée) Mais on peut aussi se demander si pour nombre d’entre eux, il ne s’agit pas d’une problématique de l’incestuel ( qui, vous le savez,ne se confond pas avec l’inceste) Piste ce me semble à travailler. Oui, absolument. Cette étape n'est acceptable et efficiente pour l’enfant que dans un cadre sécurisant affectivement : elle n'est opérante que dans la mesure où l'adulte s'il pose des limites garantit tout autant et dans le même temps son intégrité psychique à l'enfant ; que si le renoncement à un plaisir immédiat et permanent ne se traduit par un intolérable, par un effondrement de l'existence même, par un effondrement de maîtrise de l'environnement ! Effondrement intérieur, de l’être Cf aussi, la crainte de l’effondrement chez Wininicott.

2) A L'EFFICIENCE DU GROUPE

Le mode de prise en charge des mineurs et notamment des adolescents qui relèvent de la protection de l'enfance nous semble reposer sur un présupposé suranné et sans doute jamais tout à fait exact ou vérifié : le groupe éducatif en tant que tel serait porteur par nature, de valeurs civilisatrices et socialisantes. Il nous semble qu'il n'en est rien et qu'avant toute autre considération, le groupe en termes de qualité fonctionne selon deux principes. D'une part le principe de contamination est premier : le "niveau" du groupe du point de vue de sa capacité socialisante et d'intégration des modes de régulation des comportements sociaux sera fortement dépendant de la "qualité" des sujets qui le composent. D'autre part, l'efficience de ce groupe sur le plan de la socialisation sera essentiellement dépendante de la capacité d'intervention institutionnelle (voire d'ingérence souvent), par les adultes intervenants. Par ailleurs, on peut se demander si c’est le groupe en lui même, ou si c’est le fait qu’il n’y ait pas différentes instances régulatrices collectives pour aider à la vie du groupe. Ces instances permettent le vivre ensemble dans l’altérité et évitent la confusion de soi aux autres. Si dans le groupe, ces instances de différenciation n’existent pas, il y a risque de confusion et donc de violence. Ne pas oublier que la violence est un vouloir aveugle à ramener tout au même. CF Racamier, l’esprit des soins, Kammerer, Barral et bien d’autres encore. Je vais compléter la bibliographie). Oui, absolument d'accord mais la composition du groupe (en nombre et en qualité) nécessite plus ou moins ces instances régulatrices collectives. Efficience de ces dernières si capacité minimum d'inscription des sujets dans l'altérité. C'est le fond du débat et l'on voit bien que tout est lié. Si pas d'instances: pas de sujet ! si pas de sujet : pas d'instances ! sans parler de la capacité institutionnelle (en nombre et qualité) à garantir les instances et donc les sujets. On peut même avancer ici le principe selon lequel plus le groupe constitué est déficitaire en termes de valeurs et plus il est nécessaire, en l'occurrence ici pour l'éducateur, d'être porteur, transmetteur, passeur de ces valeurs manquantes. Le raisonnement est on ne peut plus simple mais en avons-nous bien pris la mesure ?

Un exemple, exemplaire !

La situation se déroule lors d'un transfert d'été. Le groupe (8 adolescentes et 3 éducateurs), arrive dans un village des Hautes-Alpes. Ils viennent de passer cinq jours dans un camping tout confort de la côte méditerranéenne. Le projet était de terminer les "vacances" à proximité d'un centre équestre. Les conditions de campement ne sont pas celles, idéales, du camping précédent. Les véhicules viennent de s'arrêter et chacun est soulagé d'être arrivé après un voyage un peu long.

Une adolescente " C'est pas vrai, on va pas camper là..."

Un éducateur "Ecoute, c'est ici qu'on campe, on s'arrangera un coin sympa."

L'adolescente déçue, laisse poindre ses premières larmes. Les éducateurs agacés, vont prendre contact avec les gens du Centre Equestre. Ils négocient l'emplacement et reviennent aux véhicules. C'est la surprise. Toutes les filles sont en pleurs ayant rallié l'avis et la tristesse de l'adolescente.

C’est très intéressant… on peut se demander si les éducateurs et jeunes filles ont pu communiquer On peut se demander si les éducateurs ne sont pas restés dans leur logique (trouver l’emplacement) et la jeune fille dans la sienne. Que se serait-il passé, si l’un des trois éducateurs était resté avec les filles et avait exploré avec elle(s) la déception et son dépassement Ou simplement être à leur côté, comme un tiers, un médiateur… Y aurait-il eu contamination (qui est un processus à ne pas nier).

Absolument vrai d'un point de vue théorique et à mettre en œuvre absolument quotidiennement et dans la durée. Cependant, cette "histoire" se déroule dans un contexte de camp après plusieurs heures de voyage (Frontignan-Briançon) Les adultes ont été présents, médiateurs peut-être trop… Je pense qu'ils disent à ce moment là : "ça va bien !" et ils ont raison d'un point de vue éducatif. Mais dans ce groupe constitué et pour chacune d'entre elles, "ça va rarement bien !" La limite posée est insupportable et submerge collectivement chacune d'entre elles. C'est ce qui nous préoccupe ici je crois. Ce qui sur le plan éducatif devrait fonctionner objectivement se heurte souvent de manière rédhibitoire au fonctionnement interne des sujets qui composent nos groupes.

Notons pour notre histoire que le séjour en "camping" équestre certes un peu fruste pour nos jeunes de la ville s'est tout à fait bien déroulé par la suite dans un contexte il est vrai très différent du confort du camping de méditerranée d'où nous arrivions.

Au départ, elles étaient toutes partantes et enjouées !

La contamination des affects et l'évanouissement de la personnalité sont caractéristiques dans cette situation. Il est remarquable de voir à quel point le malaise de l'une peut embraser le reste du groupe. L'ensemble du groupe qui était partie prenante du projet, se trouve, en l'espace de quelques minutes, en situation d'opposition à ses options de départ. Qui plus est, ce groupe se retrouve sur la même"longueur d'onde" et plus précisément sur la longueur d'onde d'un seul de ses membres. Sigmund FREUD à propos de la psychologie des foules nous explique : " La contagion des sentiments […] Le fait est que les signes perçus d'un état affectif, sont de nature à susciter le même affect chez celui qui perçoit... alors le sens critique de l'individu est suspendu...la charge affective s'intensifie par induction réciproque... se manifeste là comme une compulsion à égaler les autres, à rester en harmonie avec " le grand nombre" 11

Le fait d'un "sens critique suspendu" est une constante des principes de fonctionnement des groupes qui nous intéresse ici particulièrement. Le groupe devient alors un moyen de manifestations qui, chez l'individu isolé, resteraient inhibées. Dans ce sens, le groupe favorise la perte du sentiment de responsabilité de chacun. (oui, pour des groupes livrés à eux mêmes, mais quid quand la vie du groupe est régulée et ritualisée, cf. Récamier, Kammerer and co) C'est bien décidément de notre capacité à réguler ces groupes dont il est question ici, régulation externe également corrélative à la "qualité" et à la taille du groupe. Il s'agit en effet d'insister sur le fonctionnement "naturel" d'un groupe pour mieux de La réciprocité suggestive entraîne le groupe dans une démarche commune par "… évanouissement de la personnalité consciente, orientation par voie de contagion des idées et sentiments dans un même sens... l'individu n'est plus lui-même, mais un automate que sa volonté est devenue impuissante à guider." 12 Nous ne suivrons pas S.FREUD jusqu'au bout de cette citation et rappelons que son analyse concernait plus spécialement les foules. Cependant, nous en retenons la mécanique qui nous semble correspondre à ce qui se passe dans nos groupes d'adolescents.

Les groupes des internats éducatifs sont constitués d'adolescents qui ne se sont pas choisis. Il n'existe a priori , aucun lien entre les différents membres d'un collectif qui pourtant vont être amené à partager dans la durée un quotidien obligé. Ce groupe, singulièrement constitué de membres en souffrance sans aucune obligation réciproque notamment sur le plan affectif, est ainsi en passe de devenir groupe d'appartenance en même temps que de référence unique. Il s'y construit peu à peu une norme à laquelle les individus qui le composent sont appelés à se référer sans cesse, hors ouverture vers l'extérieur. Cette prégnance, entraîne une rationalisation, un nivellement des comportements adaptés par et à ce groupe. Le risque de voir l'individu se perdre au profit d'un groupe "sécurisant", est latent. "Il est manifestement dangereux de se mettre en contradiction avec le groupe et l'on est en sécurité lorsque l'on suit l'exemple qui s'offre partout à la ronde... donc, éventuellement, lorsqu'on "hurle avec les loups" 13 Toujours la même remarque, oui si la vie du groupe n’est pas régulée et ritualisée… Le groupe ( avec cadre, Récamier, encore lui) peut être source de différenciation, d’altérité et de non confusion, mais se pose néanmoins la question de la taille du groupe. Oui, c'est exactement de cela qu'il s'agit et qui renvoie à ce que vous disiez plus haut : à savoir qu'un groupe restreint reste un collectif et que ce n'est donc pas le collectif en soit qui est mis en cause mais souvent sa taille !

Ces archétypes de fonctionnement peu porteurs d'éducation en soi sont amplifiés et c'est ce qui nous intéresse ici, par la nature des sujets qui composent ces groupes. Or nous les décrivions dans notre première partie comme étant le plus souvent des sujets à caractéristique abandonnique, tout-puissants et intolérants aux frustrations, peu capables d'altérité et donc peu porteurs de valeurs socialisées. "La juxtaposition de personnalités immatures, insatisfaites... crée les conditions pour que s'instaure à bas bruit, au sein du groupe de vie une sous morale égocentrique et asociale" 14 Les valeurs partagées dans ces groupes sont structurellement l'addition de ce dont chacun (il ne me semble pas : le groupe, est toujours plus (différent) que la somme de ses composantes) d’un point de vue littéral : oui, mais en termes de tendance il me semble que l’addition de personnalités matures produira plus de maturité que l’addition de personnalités immatures. On peut même s’autoriser à penser je crois à un phénomène exponentiel où effectivement un groupe sera davantage mature que la somme des maturités qui le composent et vice versa. est porteur ici en termes essentiellement de manque affectif et de trop-plein d'asocial. Cette "sous morale" peut s'apparenter à un "surmoi groupaI". Elle amène des comportements caractéristiques tels que certaines fugues, leadership et autres qui signifient le statut d'adolescents "délinquants" de foyer. Certains parlent même de passage en foyer d'un CAP de délinquants ! Dysfonctionnements, symptômes endogènes sans doute mais pas seulement. Les jeunes dont nous parlons portent en eux, individuellement, une souffrance suffisante génératrice de comportement asociaux. "La vie en institution, pour les contraintes, la relative uniformité du mode de vie imposé à l'ensemble des enfants, pour l'autonomie qu'elle induit, est un passage brutal, une confrontation douloureuse au principe de réalité jusque là contourné ou esquivé. L'on peut s'attendre de la part de l'abandonnique placé dans ce contexte à des ruptures, des mises à l'écart, des passages à l'acte […] le vol, la fugue, le désordre, le vandalisme, font partie des actes symptomatiques de l'enfant anti-social pour tenter de récupérer l'objet dont il a insuffisamment joui d'une part et pour échapper d'autre part à la violence d'un intolérable réel" 15 La vie collective joue alors le rôle d'un détonateur, d'une caisse de résonance

3) DE LA NECESSITE DU TIERS INSTITUTIONNEL

Il y a un bon siècle déjà, S. FREUD encore lui, explique à propos des groupes cette idée selon laquelle le sujet humain n'est pas par nature un être civilisé. Les renoncements au plaisir sont tels que l'on peut douter en permanence de la solidité d'une socialisation (d'une civilisation) si péniblement acquise. Dés lors, "… la contamination des affects dans un groupe est puissante. Elle conduit en cas de crise et d'autant plus que les valeurs de civilisation ne seront pas solidement ancrées chez chacun, à un nivellement des comportements par le bas plutôt que par le haut par simple économie psychique " 16 Ainsi le groupe en tant que tel s'il est le lieu des échanges, n'est pas magique loin s'en faut et semble devoir bénéficier de solides garanties que nous souhaitons qualifier ici de tiers institutionnels pour être et demeurer porteur de civilisation.

G. SNYDERS qui se demande “ où vont les pédagogies non-directives ” 17 montre à quel point l’intervention directive d’un maître sur un groupe d’enfants est salutaire pour la socialisation de chacun des membres du groupe. S’il est d’accord en effet sur le fait que les élèves ont un rôle à jouer dans leur socialisation au travers des valeurs d’un groupe, que ce dernier avec le maître doit former une unité dialoguante, l’auteur réfute l’idée qu’à ce titre, le maître n’aurait plus un rôle de tiers à jouer. Il montre même que faute d’une position volontairement intrusive, contradictoire du maître, l’hyper-contrôle fonctionnera en interne dans un conformisme implacable sur la base des statuts sociaux existants à l’extérieur du groupe constitué (Là encore, voir Racamier : il fait une remarquable différenciation entre la « règle de la transparence sur la loi du secret », sorte de co-surveillance entre les résidents, mais qui ne débouche pas sur un dévoilement de l’intime. Préservation de la « privauté ». Oui mais à reprendre ensemble L’émergence d’une capacité de chacun des membres du groupe à se situer au mieux (en termes de pouvoir) dans des relations d’interdépendances ne saurait être garantie par cette attitude non-directive. Cette attitude au départ anticonformiste, se montre paradoxalement source d’une réelle reproduction sociale sur le terrain de l’éducation. L'apport de valeurs externes au groupe, les valeurs de la société, s'impose alors, seul susceptible de garantir une éducation pour un fonctionnement de ce groupe, vers une inscription socialisée sur l'extérieur, de chacun de ses membres.

On voit que le degré d'importance d'un tiers dans le fonctionnement d'un groupe est proportionnel au degré de socialisation et d'autonomie psychique de chacun de ses membres. Nous aurons compris que sur le terrain de l'éducation spécialisée, notamment concernant les internats éducatifs accueillant les adolescents, l'importance est haute. La nécessité d'adultes tiers, garants, porteurs et passeurs des valeurs institutionnelles, inscrites elles-mêmes dans les missions et orientations de l'établissement est absolue. Il semble que l'on accorde dans la réalité de nos institutions un encadrement au prorata de l'âge du mineur. Le postulat est que correspondrait mécaniquement à cet âge un niveau de maturité et d'autonomie fonctionnelle et psychique ad hoc. Au regard de ce nous avons décrit du profil des adolescents concernés nous savons que nous sommes loin du compte. Il est utopique voire dangereux de penser "socialisation par le groupe" dans un rapport d'un ou deux adultes pour 10 adolescents quand nombre de ces derniers n'envisagent à ce moment de leur vie et sur le plan psychique que la relation duelle !

« Que la relation duelle » me paraît excessif : ne serait-ce pas plutôt une relation privilégiée avec un éducateur ou des éducateurs (ici au sens large) référent(s)… Absolument et pourtant parfois on peut se poser la question : à voir la sérénité aussitôt retrouvée dans les circonstances de dualité tandis que la minute d’avant le partage de la relation était vécu si douloureusement et si violemment. Nécessité pour ces jeunes carencés, et dont le placement conduit à des régressions Oui ô combien cela est vrai ! ( voie ouverte à des reconstructions de soi, cf. Winnicott et Dolto), de créer des espaces maméïsé (Dolto), qui ne se limitent pas à la dualité, mais à de la « mêmeté dans le lien et redonne de la sécurité de base, (Dolto). Oui encore.

En outre, ces « éducateurs », peuvent être l’éducateur, mais aussi des professionnels avec médiation : massage, sport, jeux…

Nécessité pour ces jeunes d’apprendre à s’auto-materner et s’auto-paterner (Dolto).

Par ailleurs, si dualité il y a, c’est une dualité tranférentielle, il y a du transfert… donc un autre présent au lien (de l’invisible agissant). Donc c’est une dualité très particulière…cf. article de Willy Barral (la question du transfert dans le travail éducatif) dans le cahier des praticiens de la relation Pratique des mots, juin 97, N° 99 A approfondir pour moi.

4) POUR UNE AUTORITE BIENVEILLANTE PAR UNE PROXIMITE ATTENDUE

J'ai conscience d'un propos sévère voire pessimiste sur le sujet. Peut-être également est- il une réalité dans nos régions qui ne se retrouve pas sur le plan national ? Je n'en suis évidemment pas si sûr à lire les divers articles des revues dites spécialisées, nationales. Les adolescents dits difficiles (car ils le sont difficiles, au moins à prendre en charge) font régulièrement la une de nos préoccupations et parfois même des journaux. Pour ma part, je fais partie d'une commission départementale qui traite de la prise en charge des adolescents difficiles et qui a bien du mal à trouver des réponses ou même des débuts de réponse. Je participe également à un groupe d'appui qui traite des accueils d'urgence sur notre département. Les situations les plus aiguës voire les plus graves, qui mettent en péril les institutions et tout autant les usagers, qui mettent en tension et en surtension les différents intervenants, sont les situations d'adolescents difficiles. Chroniquement il est question autour de moi, quand ce n'est pas "chez moi", de foyers mis à mal, de nuits tumultueuses qui n'en finissent pas, de mise en danger des jeunes à l'égard d'autres jeunes, de jeunes à l'égard d'adultes, à l'égard des cadres ; tout ceci en termes d'insultes, de menaces, d'agressions caractérisées. Cela se passe finalement dans l'indifférence générale, comme si c'était normal jusqu'à ce que des établissements ferment car mis à sac dans tous les sens du terme par les jeunes accueillis, comme si cette "violence ordinaire" était décidément admise comme inéluctable par nous ; nous les dirigeants de ces établissements en premier lieu. Quel espace demeure finalement pour le travail éducatif qui lui reste nécessaire absolument, qui dans la réalité perdure mais à quel prix ?!

J'ai voulu décrire la réalité du profil de ces adolescents accueillis. Ils font partie d'une société où la tolérance et la soumission à l'autorité institutionnelle vont diminuant. On peut même aller jusqu'à dire que les plus désaffiliés de la société sur le plan économique et social, éducatif ou familial sont les pus intolérants à la dimension institutionnelle (cf. rapport à l'institution justice, police, éducation nationale : toutes les grandes institutions censées faire limite à la "légitime" quête de toute-puissance de chacun) 18 Pour autre partie à cette intolérance à l'ordre, de l'ordre d'un fait de société, se rajoute les caractéristiques des profils abandonniques dans lesquels culmine l'incapacité à l'altérité et donc à l'acceptation de limites et de frustrations.

Oui, mais en // il me semble que nous devons réfléchir sur la compétence des institutions à transmettre (ou délivrer) la castration (symboligène). A préciser.

D'autre part, j'ai voulu décrire la réalité de fonctionnement de ces groupes dit porteurs d'éducation tandis que tout autant, ils génèrent structurellement conflits et assujettissement à une "sous-morale asociale et égocentrique". Bien des conditions sont nécessaires à ce que le groupe reste socialisant et tous les éducateurs d'internat savent bien que le plus souvent eu égard aux caractéristiques des jeunes qui composent nos groupes, 80% au bas mot de leur énergie peut être consacrée à "tenir le groupe" au détriment des prises en charge individuelles. (Ici c’est comme si vous opposiez vie de groupe et prise en charge individuelle, or peut être nous pourrions penser et mettre en œuvre des modalités de travail qui évitent d’opposer les deux axes du travail, mais plutôt de les articuler, l’un l’autre Cf. Racamier. Oui, c’est exactement la finalité finalement de mon propos : individu-groupe, une articulation difficile mais nécessaire ! où la question des moyens à l’œuvre relativement à l’objet de travail est primordiale. Il est ici nécessaire d'insister sur les qualités exceptionnelles des éducateurs puis des équipes qui assurent ces prises en charge dans des conditions régulièrement précaires voire dangereuses (oui). J'ai pour ma part la chance de diriger une institution où l'engagement des salariés est évident. Chacun à sa place, au niveau de sa maturité professionnelle et humaine, participe au mieux à l'institutionnalisation de la pratique éducative et à la réussite des projets (c’est bien vrai)

L'outrance de mon propos est volontaire et je pourrais m'engager à écrire une autre fois sur l'efficience de l'action éducative dans les internats éducatifs. Je pourrais nourrir mon propos de bien des réussites éducatives au bénéfice de mineurs et de leur famille. Mais l'urgence n'est pas là ! Elle est à interroger l'évidence (ici plutôt à dénoncer l'évidence) qui serait que la prise en charge des adolescents dans les collectifs va de soi voire serait à privilégier. L'outrance de mon point de vue répond à la reproduction de ce type de réponse collective quand bien même elle génère tant de dysfonctionnements et de souffrance. D'aucun trouveront que j'exagère : allez pourtant demander ce qu'ils en pensent aux premiers intéressés usagers et personnels éducatifs, aux juges et services placeurs qui ne comprennent pas le refus grandissant des établissements à la prise en charge de nombre d'adolescents.

Nous restons convaincus de la nécessité de relais à prendre dans l'éducation d'adolescents en danger dans leur famille, qui relève de la protection de l'enfance. De même, si le maintien à domicile pour certains semble pouvoir être envisagé, il est une aberration de penser que la réponse hébergement serait obsolète. Nous constatons dans notre établissement que les mises en cause du placement par des adolescents ou par leur famille sont marginales, même si ces adolescents s'appliquent à mettre en péril ce placement par leurs comportements.

Par ailleurs, notre point de vue est que c'est aux institutions qu'incombe la responsabilité de prendre en charge les adolescents les plus difficiles. Seul en effet un travail fortement institutionnalisé est susceptible de garantir un placement où des positions fortes seront à tenir, et à tenir surtout dans la durée ! Je m'insurge ici contre l'idée selon laquelle des lieux de vie ou autres familles d'accueil seraient systématiquement capables au seul prétexte parfois qu'ils ne seraient pas institutionnalisés, de prendre en charge ces adolescents. Ces derniers demandent en effets une proximité mais également des relais assurés par des adultes fortement professionnalisés et aux pratiques éducatives tout autant soutenues et étayées institutionnellement. Il semble qu’il faille "simplement" recréer des conditions d’acceptation d'une autorité recherchée d'ailleurs le plus souvent par des adolescents inaptes et dangereux pour des collectifs trop conséquents.

Notre idée est que pour dire non, il est nécessaire de signifier au moins aussi fortement un oui parallèle inébranlable appelé à perdurer. Le non, doit être "entendable" pour être intégré et donc structurant. La limite imposée doit être entendue comme ne remettant pas en cause l'essence de la relation éducative ni ne venant mettre en péril l'équilibre affectif et psychique du sujet. Il est question chez l'adolescent dont on parle d'une castration mal intégrée et toute frustration est une atteinte à un narcissisme primaire (une construction primaire) peu enclin(e) à la frustration. Ce non éducatif, épreuve de la réalité redoutable pour les jeunes dont on parle, doit être dans la forme ferme et tranquille, étayés et possible à tenir, soutenu dans la durée et non dilué dans et par le groupe. Ce dernier point nous semble fondamental : lorsque l'on peut garantir une proximité affective, perçue comme telle par l'adolescent, la limite posée est comprise et admissible.

Conviction que la plupart des jeunes est capable de s’entendre dire non quand cela est dit tranquillement et sereinement, quand le non ne sous-entend ni ne met en cause la stabilité affective et structurante en cours. Dans ce sens, il semble qu'à chaque fois qu'une limite est posée et imposée au sujet/adolescent, à chaque fois qu'un non lui est signifié, un oui doit être aussitôt entendu par lui qui vient lui garantir "l'inaltérable" de la relation proposée. Ce n'est qu'à ce titre que la frustration est tolérable au sens qu'elle ne vient pas anéantir les velléités de toute-puissance du sujet mais bien les limiter et simplement les socialiser en permettant l'altérité et la reconnaissance de la limite imposée par l'autre.

Attention : je ne sais pas si le NON/OUI est aussi systématique. Ne pourrait on pas plutôt penser que le non à la demande, ne signifie pas le non au sujet ; Oui, c’est exactement de cela qu’il s’agit « il faut bien apprendre à renoncer pour grandir » écrit R.Char. Et faire l’expérience du renoncement oblige à la béance, à la perte sans retour ou sans comblement (la manière dont vous écrivez la chose, laisse penser qu’il y aurait à combler la perte ??? ce n’est peut être qu’un effet d’écriture). En effet, le trait est grossi vous l’aurez compris. Je pense en même temps que, dans le réel, face à des sujets tellement insécurisés, le « oui au sujet » passe par des accès à des demandes très concrètes voire matérielles comme, vous l’avez suggéré plus haut, le touché, le jeu , le sport… vers seulement dans un second temps, un renoncement au plaisir plus structurant. Il faut je crois beaucoup donner, que l’autre reçoive beaucoup, à outrance parfois, avant que cet autre, nos jeunes carencés n’acceptent de manquer … (valable je pense au fond pour tout sujet humain d’ailleurs) D’où ma formule excessive je le concède d’un point de vue littéral d’un NON entendable que dans un OUI. Une autre idée est que la réponse institutionnelle traditionnelle répond en plein à la carence éducative/affective. C’est à dire que les structures d’hébergement éducatives mais aussi sans doute les services d’AEMO cherchent à combler le manque ressenti comme tel par l’usager sans bien sur ne jamais y parvenir. La désillusion est d’autant plus grande et intolérable pour l’adolescent que la carence est grande. Ceux qui mettent le plus en difficulté nos institutions sont aussi les plus carencés. Ceux pour lesquels la réponse institutionnelle pleine (en plein) imposera une frustration au quotidien permanente… Passage d’un rien en termes de pourvoyance à des désirs à un possible « tout pourvoyant » institutionnel insupportable (tout autant) Ceci d’autant plus que croyance de l’institution qu’elle va pouvoir répondre au manque-adolescent et croyance (espérance? au départ en tout cas) du sujet adolescent que ladite institution viendra répondre là où les parents n’ont pas répondu. Nouvelle désillusion pour l’adolescent qui doit accepter que c’est décidément lui qui doit s’adapter à un monde environnant essentiellement fait de manque et non l’inverse.

Pas nécessaire à combler le manque, mais plutôt proposer des expériences humaines, inédites, qui aident les sujets à envelopper les failles originelles. Je reviens à l’apprentissage de l’auto-maternage ou auto-paternage. Apprendre au sujet à devenir son propre thérapeute, quel que soit son niveau de maturité. C’est une attitude intérieure des professionnels vis à vis des publics et non seulement une question de maturité des publics. Cf ; Dolto, Récammier, Kammérer

C'est d'un apprentissage du manque dont il est question fondamentalement or, pour garantir du manque, il faut de la présence !!! Ce paradoxe n'est bien sûr qu'apparent et étaye l'idée selon laquelle les prises en charge évoquées tout au long de ce texte nécessite des moyens humains pour une grande proximité humaine sans lesquelles toutes velléités éducatives est une illusion ; Une farce pourrait-on dire en d'autres circonstances.

Nous pensons nécessaire de développer des lieux d'accueil basés sur une permanence ou plutôt une grande proximité des adultes dans la prise en charge de certains adolescents 19 qui encore une fois en ont foncièrement besoin. Il existe dans notre département un réseau de remobilisation personnel et professionnel de jour qui montre très bien cela. Nous en faisons partie. Il s'adresse exclusivement à des "adolescents en situation de rupture grave, soit scolaire soit d'insertion. Quel que soit le cas de figure, les adolescents en question relèvent tous de la protection de l'enfance dans le cadre de placement et/ou de suivis éducatifs à domicile. D'emblée, les différents services ont compris que l'échec scolaire était ici symptomatique d'une incapacité globale et sévère de ces jeunes à des échanges sociaux avec leurs pairs comme avec les adultes" 20 Ces jeunes sont l'archétype des profils abandonniques décrits précédemment. La plupart d'entre eux relèvent de placements mais n'y ont pas accès par incapacité à se séparer et à se mettre à distance d'une problématique familiale le plus souvent très lourde de confusion et donc de violence psychique . Beaucoup ont mis déjà en échec avec fracas des placements précédents, rejetant massivement institutions et adultes les incarnant. Or, ils viennent dans nos petits ateliers de cuisine, d'entretien des bâtiments et espaces verts, de menuiserie ou de soudure.

Ici, ce qui semble fonctionner c’est la permanence dans la discontinuité, il n’y a pas précisément de « proximité » qui pourrait les aliéner.

Il me semble qu’il y aurait un risque à confondre le « petit nombre de jeunes » et la qualité du lien (ceci est réducteur de votre expérience), c’est surtout la nature du lien qui se tisse Oui bien sur mais je fais justement un lien étroit et même un lien de cause à effet direct entre petit nombre et qualité du lien : un grand nombre empêchant cette qualité (eu égard au profils psy desquels nous parlons ici) (un lien de permanence mais élastique avec des moments de discontinuité ; le lien avec la famille est maintenu. De fait les jeunes peuvent se lâcher d’une main pour s’agripper ailleurs. Ils peuvent lâcher leur famille que parce qu’ils sont bien arrimés chez vous. Cf, W. Barral qui prend souvent l’image de l’alpiniste… on ne lâche pas tout d’un coup, mais on libère une main pour s’accrocher un peu plus haut…Et je crois que c’est cela que vous proposez et ce de manière magistrale. De plus WB insiste aussi dans son article sur la nécessité que les parents transfèrent eux aussi sur les éducateurs (le transfert ne veut pas dire un travail systématique, c’est un mode de relation et d’acceptation d’une certaine forme de lien).

De plus, à la remobilisation, les jeunes réalisent, créent, agissent sur du réel, mais un réel qui reconstruit du symbolique (cf ce que dit W Barral sur le réel comme créateur de symbolique aussi ou encore Racamier, certes ils traitent des enfants psychotiques, mais il me semble qu’ils peuvent nous enseigner pour d’autres formes de troubles où il y a carence du symbolique et de l’altérité. Ces activités les renarcissisent aussi. Cf Kammerer et les médiations éducatives. Cf aussi ce qu’il écrit sur les temps de la prise en charge et du moment inaugural dans l’accueil. Tout cela dans son livre Adolescents dans la violence (médiations éducatives et soins psychiques). Bien évidemment, je pourrais plus précisément vous reparler de tout cela. Bien évidemment cela m’intéresse.

Comment expliquer que des jeunes désinscrits de toute part, certains depuis fort longtemps adhèrent finalement à la proposition faite ? Et quelle proposition est faite finalement ? N’est-elle pas d’abord relationnelle, avant toute autre chose ? Car en effet, outre l'apprentissage effectif d'un certain nombre de recettes de cuisine et autre tour de main, ces jeunes à n'en pas douter viennent d'abord goûter à la quiétude et à l'apport d'une relation avec l'adulte. Ils ne sont jamais plus de deux ensemble face à un éducateur qui peut alors exercer une autorité bienveillante par une proximité objective. Ne nous y trompons pas, l'exercice demeure très difficile et périlleux souvent mais un espace d'échange et donc de vie sociale est à nouveau ouvert. Alors le lieu éducatif, parce qu'il s'est adapté à la réalité psychique du jeune et non l'inverse, redevient efficient pour un temps à l'apprentissage de soi et des autres. Il propose un moment de réconciliation et d'apaisement avec le monde des adultes mais aussi avec le monde des institutions, en interne d'abord vers l'externe ensuite. (C’est une remarquable expérience)

L’intolérance, l’insupportable pour un jeune carencé est le partage, avec d'autres, d’une relation avec un adulte. Partager la relation : c’est très exactement ce que l’on demande au quotidien et en permanence à tous les jeunes placés dans les collectifs éducatifs. C’est par contre ce que l’on ne demande plus, au moins pour un temps aux adolescents pris en charge dans nos services de remobilisation… et c’est sans doute essentiellement la raison pour laquelle se lever, traverser la ville, échanger, travailler redevient possible…

Attention avec la remobilisation, il y a du partage de la relation (d’autant qu’ils sont peu nombreux), mais c’est une relation qui introduit de la discontinuité dans la continuité, dans la permanence. C’est un partage avec aménagement. Sans doute, nécessité à bien définir les termes et à bien décrire ce qui se passe. Car ce qui se déroule là est exceptionnel. Oui, c’est de mon point de vue un « laboratoire » tout à fait éclairant sur des modes de réponses à privilégier avec des jeunes encore une fois les plus rétifs à une socialisation ordinaire (exclusion sur tous les registres) et bien sur, les plus en quête de relation. La seule relation acceptable cependant à ce moment de leur parcours de vie est une relation "intimiste" (quasi de l’ordre de 1 adulte pour 1 jeune, au-delà c’est aussitôt plus (très) compliqué !) dont ils se gavent parfois, abusent pour, au moins sur le temps de l’échange humain possible retrouvé, être apaisé et revalorisé narcissiquement.

Sauf à laisser sciemment les collectifs actuels en souffrance et péricliter. Sauf à ne plus prendre en charge les adolescents les plus difficiles qui nécessitent pourtant absolument d'être séparés, il y a urgence à proposer sur le registre de l'hébergement des modes d'accueil mieux adaptés … Oui. Il me semble que les expériences sur les lieux de soins psychiques sont riches d’enseignements, certes à adapter, mais des principes essentiels ont été posés. Sans doute deux vie nécessaires pour en plus aller voir comment ça se passe du coté des psys ! Plus sérieusement, il est évident que se sont des pistes que l'on connaît mais que l'on ne creuse pas assez. La différence du public et du cadre juridique (notamment sur l'aspect contraignant des mesure de placement) n'est cependant pas à minimiser…

Car enfin, est-il abusif de penser que les foyers éducatifs classiques, mal pourvus relativement à l'incroyable tâche d'accompagnement et de reconstruction à accomplir, sont des pourvoyeurs privilégiés des lieux de vie puis des CER et autres CEF voire enfin des prisons faute d'un travail suffisant en amont. Le répressif prend alors le pas sur un éducatif il est vrai de notre point de vue non suffisamment efficient. Il est un impératif à accompagner au plus près des adolescents dont le premier moteur n'est pas la violence mais bien la menace de disparaître et plus simplement de ne pas exister…

Jérôme BOUTS

1 Commentaires en violet ajouré de Dominique DRAY

2 C'est bien les vertus de ce type de collectifs (composés de 10 sujets) que nous mettons en cause ici eu égard aux "problématiques" qui les composent. Nous avons bien en tête nous le verrons plus loin que le collectif, ça commence à trois et nous parlerons alors d'effectifs réduits ce qui est alors une bien autre histoire en termes d'efficience éducative.

3 Sociologue, université de Nantes …

4 Docteur en anthropologie, formation psychanalytique, intervenant notamment sur la question des modes de régulation de la violence …

5 Sur-commentaires de l’auteur du texte en rouge

6 G. GUEX, (1950), l'angoisse d'abandon , éd. PUF, Paris.

7 Françoise GASPARI-CARRIERE dans Les enfants de l'abandon, Paul FUSTIER dans les corridors du quotidien, Philippe JAMMET …

8 Paul FUSTIER, les corridors du quotidien

9 P-C RACAMIER Psychanalyse sans divan

10 Philippe JAMET Conférence Nantes juin 2006

11 Essai de Psychanalyse. Sigmund FREUD.

12 Essai de Psychanalyse. S. FREUD

13 Psychopathologie Juvénile. Michel LEMAY.

14 Psychopathologie Juvénile. Michel LEMAY Tome 2

15 Françoise GASPARI, Les enfants de l'abandon …

16 Sigmund FREUD, Essai de psychanalyse …

17 SNYDERS G, (1973), Où vont les pédagogies non-directives?, Paris, éd PUF.

(Voir plus précisément la partie consacrée à la critique de l’école de Summerhill d’A.S. NEIL)

18 F. DUBET Du déficit de l’institutionnel … (à préciser)

19 La notion de proximité peut ouvrir à de la confusion des places. Je préfère la notion de « permanence du lien » (je sais que vous optez pour la position inverse) Je constate que vous avez une sacrée mémoire mais il me faut resituer ce positionnement dans son contexte. Je m’étais en effet inscrit en faux sur l’idée (à propos des internats éducatifs relativement aux lieux de vie) selon laquelle les internats ne proposaient pas de permanence adulte aux jeunes accueillis. Je pensais en effet que ces lieux garantissaient une permanence aux jeunes peut-être même trop en quantité : peu de jeunes ont, à bien y regarder, autant d’adultes « sur le dos » dans leur vie privée ! Cependant, il me semblait que cette permanence ne garantissait en rien, naturellement, une proximité affective, bienveillante et éducative nécessaire . Mais quid de la permanence ? Qu’on le veuille ou non, entre le jeune et l’éducateur, il y a du transfert. La permanence dont il est question, est de la permanence psychique (et non physique). Cette permanence psychique, c’est celle qui va permettre au jeune d’être habité par la parole de l’éducateur même et même voire surtout en son absence. C’est par exemple quand un jeune revient vous voir après deux ou trois ans et vous dis « je me souviens que vous m’avez dit… ». La votre parole l’a habité et vous lui avez permis de se redresser, d’être dans sa verticalité – c’est aussi cela créer de la permanence du lien. La permanence c’est aussi de la sécurité et de la mémoire partagée. Cf l’article de Willy barral sur le transfert et chapitre de Kammerer sur le transfert dans son dernier ouvrage : Adolescentes et mères. Oui et oui bien sur.

20 Extrait de "finalités et orientations du réseau de remobilisation du département 44 …"

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