Combattre le mauvais sort, une approche du handicap d’après De rouille et d’os.
Matthieu Le Bihan, Combattre le mauvais sort, une approche du handicap d’après De rouille et d’os

« Savez-vous que le meilleur moyen de dissimuler, c'est de dévoiler jusqu'au bout ?»
Sergueï Eisenstein, Mémoires
De rouille et d’os est un film particulièrement intéressant, au-delà, a priori, du jugement de goût, pour comprendre comment une situation de handicap stigmatisante peut être dépassée et sublimée par la relation amoureuse.
Nous utiliserons une méthode simple qui prend le parti d’utiliser le récit fictionnel comme représentation réécrite du réel. La méthode ici employée consiste à retranscrire des scènes du film particulièrement évocatrices de ce que peut-être le vécu du handicap.
Nous nous attacherons à la manière dont les personnages - interprétés par Marion Cotillard et Matthias Schoenaerts - surmontent leur handicap respectif. Car le film ne met pas seulement en scène une femme qui se fait amputer d’une partie de ses jambes, mais développe aussi l’histoire d’un homme en situation de précarité. De rouille et d’os est l’histoire de la confrontation de ces deux stigmates.
Le concept de handicap sera entendu dans une acception conventionnelle et vaste à la fois. Ainsi l’histoire de De Rouille et d’os sera vue comme la mise en en scène deux types de handicaps qui se font écho: l’un plutôt physique - il concerne Stéphanie (interprétée par Marion Cotillard), dresseuse d’orques, amputée d’une partie de la jambe suite à un accident lors d’un spectacle avec les animaux; l’autre plutôt social, avec Ali (interprété par Matthias Schoenaerts) en situation d’errance au début de l’histoire.
« L’étymologie du mot handicap est discutée. On admet généralement que le mot est d’origine irlandaise : les marchands de chevaux mettaient leur argent dans une casquette et lorsqu’ils y mettaient la main, cela signifiait que le marché était conclu (hand in cap1) ». De là les notions de hasard, de chance et de compensation d’inégalités des chances. « Le mot est apparu dans la législation française en novembre 1957, puis en juin 1975, enfin en février 2005 « en intégrant, par exemple, la notion de handicap psychique »2.
Le concept de stigmate est précieux pour aborder les questions de handicap sous un aspect interactionnel ou relationnel : Erwing Gofman les aborde sous les aspect du tact, des manières de faire ou de dire, des questions d’honneur, le monde étant vu comme une scène sociale proche de la scène théâtrale. Dans le sens utilisé par Erving Goffman, le stigmate désigne « un attribut qui jette un discrédit profond, mais (...) en réalité c'est en termes de relations et non d'attributs qu'il convient de parler. L'attribut qui stigmatise tel possesseur peut confirmer la banalité de tel autre, et par conséquent, ne porte par lui-même ni crédit, ni discrédit.3 »
La rencontre
Ali est arrivé, sac sur le dos à Antibes ; on le voit d’abord sur le bord de la route, faire du stop, son fils de 5 ans sur les épaules, puis dans un wagon. Son fils ayant faim, il cherche dans quelques poubelles du train, des restes, de quoi nourrir son enfant. Il vole dans un magasin. Il vient trouver refuge chez sa sœur, Anna, qu’il n’a pas revue depuis cinq ans, mais il ne semble n’avoir plus qu’elle pour pouvoir s’en sortir. Sa sœur et son réseau d’amis et de connaissances vont lui apporter aide et soutien: Quelques relations partagées, un scooter pour se déplacer dans Antibes, l’inscription de l’enfant à l’école.
Ali ne cache rien de sa misère à sa sœur. Il est, pour parler familièrement, brut de décoffrage. Les retrouvailles sont teintées de malaise, mais rapidement sa sœur lui fait reprendre le dessus, et l’encourage. On le voit redémarrer le moteur de son deux-roues, puis le voilà face un employeur chez lequel il se présente pour devenir agent de sécurité.
_ Donnez-moi une bonne raison pour que je vous embauche ?
_Faites-moi confiance.
Ali est finalement embauché comme agent de sécurité à l’entrée d’une boîte de nuit. Son collègue lui raconte comment draguer discrètement les clientes. Ali retrouve le sourire. Il doit intervenir lors d’une bagarre dans la boîte. Plan sur les jambes, filmées comme atouts de séduction, de Stéphanie, lors de leur rencontre. Une bagarre éclate dans la boîte, Ali raccompagne Stéphanie, il regarde ses jambes tâchées du sang perdu lors de la rixe. Il est particulièrement maladroit, il lui demande tout en roulant pourquoi elle s’habille « en pute » si ce n’est pas pour « trouver un mec », et rajoute: « sapée comme ça, il faut pas t’étonner qu’il y a des mecs… ». Elle le coupe : « Ta gueule ! ».
Il la raccompagne jusqu’à chez elle, assiste à une dispute avec son compagnon. Ali s’accroche verbalement avec lui, puis finit part partir.
Au Marineland d’Antibes, il fait beau, musique d’ambiance, jets d’eau, danse des dresseuses, ola du public de touristes: tout est à la fête. Puis la musique du film prend le dessus sur la musique d’ambiance et annonce le drame. Un orque saute sur la plateforme où les dresseuses se tiennent. La structure se casse, Stéphanie gît sous l’eau, elle perd du sang de sa jambe droite blessée. Dans la même ville Ali court, en tenue de sport, casque sur les oreilles, un camion du SAMU le dépasse, puis un camion de pompiers. Scène prophétique, Ali va dans le même sens que les soignants.
Stéphanie se réveille à l’hôpital, amputée des deux jambes. Elle tombe de son lit. Son amie est là, lors du réveil brutal qui marque le début pathétique de sa nouvelle vie. Son amie est là, la tient dans ses bras. « Qu’est-ce que vous avez fait de mes jambes ? » répète-t-elle en pleurant.
Long séjour à l’hôpital. Un moment, une infirmière lui ôte une lame de la main. « Tu comptais faire quoi avec ça ». Elle ne répond pas, mais le spectateur comprend que l’idée du suicide la traverse. Elle se rendort, une grosse larme perle sur sa joue.
Plus tard, elle ne veut pas sortir, malgré l’invitation d’une soignante à se promener un peu en dehors des couloirs de l’hôpital. La lumière du sud éclaire son visage.
Ali, lui, se relève ; il reprend la boxe. Une scène le montre en train de se battre sur le ring, allégorie du combat qu’il mène, et que va devoir mener Stéphanie pour se sortir de sa situation, pour survivre. Il fait l’amour à une femme alors que son téléphone sonne. Il doit aller chercher son fils à l’école. Il accuse un troisième retard et la directrice l’avertit que la prochaine fois elle appellera la police. Tout ne va pas encore parfaitement bien…
Stéphanie se réveille à l’hôpital, amputée des deux jambes. « Qu’est-ce que vous avez fait de mes jambes ? », crie-t-elle par deux fois, après s’être jetée au sol. Un peu plus tard, elle est en fauteuil roulant, une infirmière lui propose d’aller la promener un peu. Le soleil brille et symbolise l'extérieur. Elle ne veut pas, refusant cette première exposition de son handicap.
Un peu avant l’accident, elle avait croisé Ali lors d’une soirée en discothèque. Ali était sans argent, il habitait chez sa sœur le temps de se rétablir. Travaillant comme vigile, il l’avait ramenée chez elle parce qu’elle s’était blessée après une bagarre. Ali participe à des combats de boxe illégaux pour gagner de l’argent. Il incarne ainsi la lutte physique comme en écho à la lutte psychologique (ou intérieure) que va devoir mener Stéphanie pour parvenir à dévoiler son stigmate et à dépasser sa nouvelle condition physique. Leur rapprochement est intelligent d’un point de vue scénaristique mais aussi symbolique (et donc sociologique). En effet, leurs blessures respectives résonnent en chacun d’eux. Leur relation se noue peu à peu.
Plus tard, elle le rappelle pour prendre des nouvelles. Il n’est plus videur, il fait de la surveillance. Il l’a rejoint chez elle. Elle est dans son logement depuis trois ou quatre mois. L’appartement est sombre, elle ne sort guère de chez elle.
Beauté du dévoilement ou la relation amoureuse comme dévoilement du stigmate
Vient le moment où Stéphanie, plusieurs semaines après s'être fait amputer en bas des genoux, sort de chez elle, accompagnée d'Ali, et va nager, alors qu'il y a des gens sur leur chemin et sur la plage. Cette première étape du dévoilement de son handicap se fera sous le signe de la lumière et de la jouissance de renaître.
Une seconde scène atténuera en quelque sorte le miracle du retour au monde avec la blessure faite à Stéphanie par la maladresse d'un inconnu en discothèque, et la jalousie qu'elle pourra éprouver à la vue des jambes des autres femmes. Elle entrera dans ce lieu comme un défi sensuel à son handicap, pour en éprouver les limites et la réalité.
Le film De rouille et d'os, de Jacques Audiard, nous invite à penser le dévoilement du stigmate comme une renaissance dépendante d'une relation privilégiée, en l’occurrence ici la relation amoureuse. Cet échange entre les deux personnages principaux est alors la voie de leur salut.
Stéphanie ou le temps du secret
Pour se cacher du monde, Stéphanie s’enferme dans son appartement. C'est un moment important, le film ne dit pas ce qu'elle pense ni les décisions qu'elle a pu prendre lors de cette période de solitude. Elle aurait pu se jeter de son balcon, ne pas supporter son fauteuil. Elle est dans un univers sombre, rideaux fermés, comme un moment d'intériorité peut être nécessaire avant de réapparaître.
Ali vient lui rendre visite pour la première fois depuis l’accident. Il entre chez elle, la porte n’est pas fermée à clé. L’appartement est plongé dans l’obscurité : les volets sont baissés, les rideaux sont tirés. Un rai de lumière éclaire Stéphanie, assise sur son fauteuil, le pantalon vide en dessous des genoux. Il s'aperçoit qu'elle éprouve des difficultés pour préparer le café qu'elle lui propose, alors il s'en occupe. Puis, il la voit prostrée dans son fauteuil devant les rideaux. Il ouvre une fenêtre, hors champ, et la lumière éclaire soudain, enfin, le visage marqué, aux yeux cernés de Stéphanie. La vie entre dans son appartement.
« _Tu trouves que ça pue ? lui demande-t-elle
_Un peu dit-il, avec douceur
_C’est moi qui pue je crois, répond-elle
Il regarde dehors, il y a du soleil, on entend les oiseaux. Il dit :
_Allez viens, on sort
Elle a vraiment peur :
_Non, non, non, souffle-t-elle. Non, non, je sors pas. »
Il insiste. Elle semble fermement opposée à sortir. Il s’assoit face à elle.
Finalement ils sortent. Dévoilement du stigmate de Stéphanie (scène de la baignade)
Ce qui nous intéresse ici dans le cadre d’une réflexion sur le stigmate est la manière dont il est dévoilé, comment il est vécu dans la relation à soi et aux autres. Ici, Stéphanie est accompagnée, Ali pousse le fauteuil, va à son rythme. Il joue le rôle que peuvent jouer tous les proches ou le cas échéant les auxiliaires de santé pour accompagner un blessé à la sortie de la clinique, du centre de réadaptation, etc.
Stéphanie est sur son fauteuil, poussée par Ali. Elle porte des lunettes de soleil pour se protéger des forts rayons du soleil. Audiard met en scène la lumière de façon subtile, pour donner à la sortie de Stéphanie un contraste entre le stigmate d'abord vécu de manière intérieure dans l’obscurité de l'appartement et sa mise en lumière sur la scène de la vie sociale. Premières minutes dans la rue, pas loin du bord de mer d’Antibes, un garçon de café range des chaises. Impossible de dissimuler les jambes coupées. Ils s’arrêtent un moment et Ali lui propose d’aller nager. « Qu’est-ce que ça peut te foutre, il n’y a personne ! » lui dit-il. Il y a un peu de monde, Ali ne dit pas exactement la vérité, mais ce qui importe ici, c'est l'invitation à ne pas faire attention au regard des autres, à le braver et à se concentrer sur soi.
Elle le suit vers la mer. Il y a du monde sur le rivage et elle ne fait pas attention aux gens, elle regarde l'horizon. Il la porte jusqu’aux bords de l’eau, aidé d’un employé de la plage. Elle le regarde d’abord nager et quand il revient elle dit qu’elle va aller nager à son tour. Elle enlève son pantalon et il l’amène jusque dans l'eau. Elle ôte alors son pull et nage presque nue dans la mer où le soleil reflète ses rayons. Le dévoilement du stigmate apparaît ici comme un érotisme, une mise en valeur de la nudité dévoilée et une attraction possible pour la beauté d'un corps de sirène qu'elle déshabille et qui met en valeur ses attributs sexuels (ses seins, ses cheveux mouillés, son visage, ses fesses qui ressortent de l'eau lorsqu'elle nage, etc.). Elle crie de joie, comme en une extase, comme si elle sortait enfin de ses souffrances passées. Elle retrouve la possession de son corps dans une jouissance qu’elle ressent comme une résurrection. Cette scène scande le passage du stigmate subi et caché au stigmate disposé à la résilience. Cette sortie hors du monde (du jugement, du regard) par le plaisir et l'extase invite à un retour apaisé dans celui-ci. Stéphanie, depuis l'eau, siffle Ali qui s'est assoupi sur la plage. Sur les transats, des gens sont arrivés et se reposent. Il court la chercher, et la porte sur son dos.
_ « Oh putain c'est bon ! Merci ! »
Ils rejoignent leurs transats au milieu des autres. La scène s'achève sur le regard d'Ali sur la poitrine nue de Stéphanie.
Le dévoilement du stigmate passe ici par une scène fondatrice. C'est le bonheur de retrouver sa passion (la nage), avec l'accompagnement d'Ali, qui la pousse à ne pas faire attention au jugement des autres, à prendre plaisir à vivre dans cet ordinaire qui s’était éloigné. Elle éprouve un plaisir, une jouissance même à nager, c'est à la fois le sentiment de retrouver ses sensations physiques habituelles, celles d'aller librement dans l'eau, d'être à demi nue et peut-être, déjà, de se sentir belle.
Puis Stéphanie se fait fabriquer des prothèses, dont les extrémités sont en carbone. Le médecin lui explique qu'il existe également des talons, que c'est important pour les femmes, etc. Lors d'une scène suivante, elle marche sur les quais, avec ses nouveaux attributs en plein après-midi. Il y a du monde et de loin elle apparaît comme une femme qui boîte, aidée d'une simple canne. Elle va à la rencontre d'Ali, enthousiasmé par cette nouveauté.
_ « On va se baigner ?
_La plage je ne sais pas, c'est différent là, je ne sais pas trop si j'ai envie de me déshabiller. »
Ils n'y vont pas. Ils déjeunent sur la terrasse de chez Stéphanie, parlent de séduction, d'amour, de sexe. « Je ne sais pas si ça fonctionne encore » fait-elle. Ils font l'amour, finalement, après qu'Ali l’eu proposé à Stéphanie. Il doit partir et lui dit qu'ils peuvent recommencer dès qu'elle le souhaite. Elle n'en revient pas et son visage montre sa joie. « Dans l’amour le corps est ici », écrit Michel Foucault, et cela nous aide pour éclairer ce que vit Stéphanie : « Sous les doigts de l'autre qui vous parcourent, toutes les parts invisibles de votre corps se mettent à exister, contre les lèvres de l'autre les vôtres se mettent à exister, contre les lèvres de l'autre les vôtres deviennent sensibles, devant ses yeux mi-clos votre visage acquiert une certitude, il y a un regard enfin pour voir vos paupières fermées. (…) L'amour, lui aussi, comme le miroir et comme la mort, apaise l'utopie de votre corps, il la fait taire, il la calme, il l'enferme comme dans une boîte, il la clôt et il la scelle. C'est pourquoi il est si proche parent de l'illusion du miroir et de la menace de la mort ; et si malgré ces deux figures périlleuses qui l'entourent, on aime tant faire l'amour, c'est parce que dans l'amour le corps est ici4 » .
Elle mime avec énergie, un peu après, la chorégraphie qu'elle pratiquait lors des animations dans le parc d'attraction. Elle y retourne faire en quelque sorte la paix avec sa blessure, et vient dévoiler son stigmate dans les rires amicaux, avec une apparence de bonheur, même si la scène est marquée par une certaine nostalgie. Puis elle refait l'amour avec Ali. Elle l’accompagne lors de ses combats.
Le sens du combat
Ali est direct. Il fait part à Stéphanie de son projet de combattre dans des pugilats un peu en marge des combats légaux. C’est la subtilité du film de nous montrer que le combat contre la norme passe par des chemins de traverses. Un prothésiste lui parle d’une prothèse non remboursée, réalisée en Suède, qui permettront à Stéphanie de porter des talons.
Lors d'un de ses pugilats, Ali est au sol, le visage en sang, son adversaire le frappe à plusieurs reprises à la tête. Ali est en position d'être battu, comme Stéphanie lors de la scène de la première sortie à la mer était battue par la vie. Il oriente son regard vers le véhicule d'où elle est censée le regarder. La portière s'ouvre et on reconnaît les prothèses de la jeune femme qui s'approchent. Elle marche vers lui et apparaît, altière. En la voyant, il reprend le dessus et frappe à son tour violemment son adversaire qui perd le combat. Ce procédé symbolise le contre-don fait par Stéphanie : elle est là pour lui. Celui qui accompagne le stigmatisé dans sa sortie vers le monde doit sans doute être réceptif à cet échange qui soude le lien et qui intègre symboliquement l'un et l'autre au même univers.
Torse nu, encore une fois brut, Ali envoie des directs et les coups de poings font écho au combat intérieur de Stéphanie. Il lui dit de cette façon tout aussi décomplexée qu’il a un fils, ce qui peut finalement être vécu comme un stigmate sur le marché matrimonial mais qui ne l’est pas ici, à partir du moment où ce fait est assumé et dit par Ali, au détour d’un arrêt du fourgon qui les transporte. Il faut tout de même attendre une heure de film pour qu’Ali dise à Stéphanie qu’il a un enfant. D’où son étonnement « T’as un gosse !? », après qu’il lui eu acheté un jouet sur la route. « Bah ouais, fait-il avec naturel. »
C’est sa façon de se montrer tel qu’il est. Il va se baigner avec son fils. Cette fois c’est Ali qui revient à la vie en serrant très fort son enfant pendant cette baignade. Puis la scène suivante le montre en train de faire l’amour à une femme. Stéphanie essaie de l’appeler, sans se douter de son double jeu.
Ali est double. Il met du temps à dire à Stéphanie qu’il a un fils. Il commence par travailler dans la sécurité, puis rapidement son patron l’amène à des combats marginaux, sinon illégaux, puis à travailler à la surveillance vidéo du personnel plutôt que des clients. Ce n’est pas le lieu ici de juger de sa duplicité, ni même de porter un regard philosophique sur le double-jeu, mais de comprendre qu’un des mécanismes de combat du stigmate peut passer par des chemins de traverses, quitte à prendre le risque d’aller contre la loi, et c’est le dilemme qui marque le parcours d’Ali. C’est le tribut qu’il paie. On croirait qu’il est à nu (cf scène de sexe et de combat) mais il cache ses stigmates (le besoin d’argent, son fils, sa relation érotique) sous ses façons apparentes de se montrer tel quel.
Dévoilement du stigmate de Stéphanie (scène de la boîte nuit)
La victoire après le violent combat est fêtée en discothèque. Lors d'une scène troublante, Stéphanie entre dans la boîte de nuit qu'elle fréquentait avant l'accident. Elle porte une jupe très courte et ses prothèses ne sont pas voilées d'un vêtement. Érotique et cyborg se mêlent. Elle pénètre dans le lieu de musique et de danse avec une sorte de joie qui rappelle la scène fondatrice de la baignade. Or ici, le dévoilement est plus douloureux. En effet la souffrance finit par se lire dans le regard de Stéphanie qui fixe les jambes nues des filles qui dansent sur la piste. Ali lui propose de danser, mais elle refuse avec le sourire, il n'insiste pas. Elle est désappointée et recouvre de sa veste en cuir ses prothèses, comme pour soulager une blessure à vif. Plus tard dans la soirée, elle le voit partir avec une autre fille. Puis au bar, un homme est maladroit avec elle à propos de ses prothèses, elle se vexe et lui casse un verre au visage. Il semblait s’excuser de l’avoir draguée en s’apercevant tardivement de l’existence des prothèses, comme si Stéphanie n’était pas apte à l’amour, ou disponible pour les parades nuptiales.
Le handicap est une source toujours possible d'ébranlement de l'assurance acquise par les moments fondateurs du dévoilement et de la résilience. Le manque de tact ou la particularité d’une situation peuvent réveiller des blessures, voire même contraindre le stigmatisé au repli, face au réel, voire à un retour à l'enfermement et à la solitude. Comme Ali lors du combat, Stéphanie prend des coups, et comme lui elle se relève. Vivre le handicap est une lutte.
Le lendemain elle parle avec Ali. Elle revient sur son départ précipité la veille avec une fille, elle demande s’ils sont seulement des amis qui couchent ensemble ou s’ils sont engagés dans une relation amoureuse. Elle a besoin de savoir la vérité. Elle dit que ce n’est pas normal qu’il parte devant ses yeux avec une autre fille. « Moi je suis quoi pour toi ? » « Si je faisais le même chose tu dirais quoi toi. ».
La question de l’altérité prend dans cette scène de vérité sa pleine mesure. Ali : « Arrête tu fais chier, c’est quoi le problème ». Il a du mal à dire la vérité. « Si tu veux qu'on continue il faut faire les choses bien. Faut qu'on ait des manières. Je te parle de délicatesse moi. Tu sais très bien ce que c'est, tu n'as pas arrêté d'en avoir de la délicatesse. (…) On fait comme ça ? On continue mais pas comme des animaux... »
Silence d’Ali. Puis « Je suis OP (…) Bah pourquoi pas… »
Les vérités
La première vérité est dite. La seconde survient quand les activités illicites d’Ali, dans la surveillance dissimulée du personnel d’une entreprise, est dévoilée au grand jour. Le système de surveillance a été découvert. Ali devient agressif lorsqu'une employée le filme en train de remballer le matérielle d’espionnage.
Après cet évènement, le patron d’Ali doit partir se faire oublier et parle avec Stéphanie pour qu’elle le remplace comme coach lors des combats d’Ali.
Stéphanie cherche une nouvelle auto chez un concessionnaire, pour amener Ali à ses combats. Le stigmate de sa jambe : l’échange commercial se déroule naturellement, par la délicatesse du vendeur dans le parc automobile.
- « Par contre j’ai vu que vous avez un petit problème ».
--« Ouais, je veux une automatique. »
Au tour de Stéphanie de redémarrer. Elle démarre la voiture comme Ali démarra son scooter au début de sa renaissance. Elle se ré-approprie son corps en se faisant tatouer ses deux cuisses, qu’elle érotise de la même façon. Scène d’amour avec Ali, dans une position que ne gêne en rien, au contraire, l’absence de la moitié de ses jambes.
Puis la voilà avec d’autres éclopés de la vie organiser ses combats limites. Elle négocie. Sa canne et sa façon de marcher lui donne un mystère, un côté mutant (« ça va Robocop » lui fait Ali) qui peut intimider dans le milieu du combat. Là où elle provoquait la gêne maladroite d’un homme en boîte de nuit, elle impressionne sur les lieux des combats marginaux. Une facilité du scénario rend Ali responsable, par son implication dans le système de surveillance, de la perte de l’emploi de sa sœur.
« Tu as fait virer ta sœur » lui fit-elle quand elle le revoit. « Je ne pouvais pas savoir. »
La vérité ressort violemment, elle lui met une claque. Son beau-frère arrive avec un fusil et vire ainsi Ali de la maison. Il part en laissant ses affaires. Stéphanie voit la sœur d’Ali. « Tu le connais pas, fait Stéphanie » pour le défendre.
Plus tard, le beau-frère ramène l’enfant à Ali dans ce qui ressemble à un centre sportif, dans le nord de la France, loin d’Antibes. Il prend des nouvelles de sa sœur, Anna, qui a retrouvé du travail dans une cantine scolaire, elle va bien.
Le père et le fils se promènent dans les pays enneigés de l’Est de la France. Sam, le petit garçon, tombe dans l’étang gelé. La scène emblématique du film met en jeu les coups portés avec ses poings en sang pour briser la glace et sauver son fils.
En voix off, c’est le patron un peu truand qui parle, sur les images d’une victoire d’un combat règlementé, officiel, hors des marges.
« Il y a 27 os dans la main de l’homme. (…) Tu te casses un bras, tu te casses une jambe. Au bout d’un moment l’os reste entouré de cassures mais sera soudé. A l’arrivé il sera même plus solide qu’avant. Mais si tu casses un os de la main, tu peux être sûr qu’il ne se remettra jamais complètement. Avant chaque combat tu y penseras, à chaque coup que tu donneras tu y penseras. Tu feras attention. Mais à un moment la douleur reviendra, comme des aiguilles, comme du verre cassé ».
Ali, son fils, et Stéphanie repartent tous les trois.
Une invitation au tact
Dans la relation entre Ali et Stéphanie, nous avons postulé que le fait pour Ali d'avoir connu une situation sociale stigmatisante (il arrive à Antibes avec son fils, est hébergé par sa sœur et est provisoirement sans emploi) a pu faciliter une résonance entre les deux personnages. Le dévoilement n’est jamais définitif et se fait toujours dans un jeu d’alternance avec le voilement. Le stigmate, dans De rouille et d’os, se met en lumière par l’affirmation de la relation amoureuse et du désir sexuel. Le dévoilement suggère un érotisme, car c'est une mise à nu, l'exposition subtile d'une part de soi.
Le handicap exposé suggère de dépasser des souffrances passées, la proximité possible de la mort, mais aussi une force et un courage devant les épreuves quotidiennes et les autres.
« De l'érotisme, il est possible de dire qu'il est l'approbation de la vie jusque dans la mort », écrit Georges Bataille. Stéphanie est ébahie d'avoir pu faire l'amour la première fois avec Ali : elle n'était pas certaine de cette possibilité après son accident. La perspective de la fin s'approchait. Le dévoilement peut être aussi un affront, une provocation comme lorsqu’elle entre en discothèque, marche tête haute, et présente un visage souriant, dans un univers qui est aussi un peu une foire des corps, et une mise en scène commerciale de ses attributs.
Le stigmate regorge d'une violence toujours disposée à jaillir des relations nouvelles, inlassablement prêtes à remettre en question la sérénité du rapport au monde qu’on croyait apaisé.
L'interaction avec un inconnu porte en elle la possibilité d'une maladresse, d'une vexation ou d'une humiliation qui conduira à la violence, contre soi comme contre l'autre. Mais la nouveauté est aussi, potentiellement, la rencontre heureuse avec un alter-ego rassurant, l'allier d'un combat similaire. On vient chercher dans le stigmate de l'autre de quoi nous rassasier de cette nouveauté sans quoi la société serait morbide. Le handicap rééduque la société. Le film d’Audiard dénonce le manque de tact de certains individus ou la lourdeur potentielle de certains univers. Un stigmate fait écho à un autre stigmate chez chacun des deux protagonistes du film, ce qui favorise la compréhension mutuelle, une empathie qui les conduisent à l’amour. Stéphanie aurait pu rester enfermée toute sa vie dans son appartement d'Antibes. Elle s’est laissée sauver par Ali, après un temps personnel de repli, et sans doute l’a-t-elle sauvé à son tour. Il la porte jusqu'à la mer de ses bras forts. Il la présente au monde en quelque sorte : « elle est ma semblable ! ». Le film, de par son jeu avec la lumière, propose que les failles humaines, de tout type finalement, soient des ouvertures possibles à l’autre, dans lequel, à la fois, chacun s’oublie et se régénère, afin de sortir de la torpeur de la comédie humaine. Merci à Hervé Richard pour la relecture corrective.
Notes
- Marcel Jaeger, Guide du secteur social et médico-social, Dunod, 2009, p.179
- Op.cit. p.179
- Erving Goffman, Stigmate, les usages sociaux des handicaps, Les éditions de minuit, 1975, p13
- Michel Foucault, Le corps utopique, les hétérotopies, Editions Lignes, 2009
Citer ce texte
Matthieu Le Bihan, « Combattre le mauvais sort, une approche du handicap d’après De rouille et d’os. », Psychasoc, 3 juin 2018. En ligne : https://www.psychasoc.com/Textes/Combattre-le-mauvais-sort-une-approche-du-handicap-d-apres-De-rouille-et-d-os (consulté le …).