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Réflexions profanes sur la démarche « qualité » et l’évaluation dans l’éducation

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Fabien Rouger

jeudi 22 mars 2007

La loi du 2 janvier 2002 impose aux établissements sanitaires et sociaux de mettre en place une démarche qualité (1) basée sur l’évaluation des pratiques en fonction de besoins repérés chez les usagers, cette évaluation de la qualité des prestations conditionnant même, à terme, l’existence d’un établissement. A priori, on pourrait penser que c’est une bonne chose d’aller voir si un établissement répond vraiment à ses missions fondamentales, mais il ne s’agit pas que de cela. C’est une véritable transformation des pratiques qui est à l’œuvre, dont les fondements implicites peuvent avoir des effets néfastes pour les usagers.

En effet l’évaluation généralisée pourrait bien nuire à la sacro sainte « qualité du service », entendue ici comme la meilleure manière de rendre service aux personnes accueillies dans nos institutions de soin et d’éducation. D’une part, à envisager l’évaluation comme un remplissage de grilles ou de rubriques plus ou moins exhaustives, ce qui est souvent proposé à titre d’exemple (2) , ne risque-t-on pas d’obtenir finalement le morcellement de la prise en charge, soit le contraire de ce qui est visé ? D’autre part, bien souvent les projets individualisés tendent à réduire la personne accueillie à des traits (3) , à des signes, sous couvert de mieux cerner ses besoins. Notons au passage qu’on se réfère alors implicitement au modèle d’une logique économique libérale, qui veut que la somme des intérêts particuliers soit égale à l’intérêt général, ce qui est au mieux une fiction, au pire une duperie (4) . En effet de même que l’acteur économique est loin d’être toujours rationnel (à supposer déjà qu’il ait accès à une appréhension objective de la réalité économique), le sujet est divisé ; comme nous l’apprend la psychanalyse, « le moi n’est pas maître dans sa propre maison » (5) . C’est pourquoi la somme des signes ne pourra jamais être égale au sujet, ces signes demandant à être interprétés…sans quoi on assiste alors au morcellement de ce dernier.

Dès lors, quelles que soient les exigences d’un évaluateur extérieur, que l’on espérera bien entendu indépendant des financeurs, il est essentiel de déterminer nos propres critères d’évaluation. C’est d’ailleurs ce qui nous est demandé, mais attention cependant à cette injonction paradoxale très répandue qui consiste en un « vous êtes libres », («…de faire comme on vous dit »). Car d’une part il n’y a aucune garantie que le travail effectué dans ce sens sera « approuvé » et d’autre part une auto évaluation peut être, à n’y prendre garde, tout aussi pernicieuse qu’une évaluation extérieure. En effet, l’auto évaluation, sous couvert de réalisme et de consensus, peut vite faire de chacun de nous l’agent plus ou moins zélé d’une gestion de l’humain au moindre coût, et nous détourner également de l’acte éducatif pour ne plus porter que sur l’objet à éduquer. S’évaluer (ou être évalué) en fonction d’objectifs restreints, non seulement risque d’introduire la question de l’efficacité à tout prix, voire de la rentabilité, mais aussi tend à fausser le rapport même à l’acte éducatif.

Observer quelqu’un induit nécessairement des phénomènes chez le sujet observé. Les sciences humaines tiennent de nos jours systématiquement compte de cette variable. Variable qui par nature échappe à tout contrôle. Je prendrai ici encore appui sur la psychanalyse, qui intègre cette « variable » (c’en est même un de ses fondements), étant en cela sans doute bien plus pragmatique et plus en avance que les multiples sortes de thérapies à la mode. Que nous enseigne-t-elle à ce sujet ? Que si la question du transfert* n’est pas travaillée, tout traitement de la souffrance psychique est à terme voué à l’échec. Plus encore, que c’est cette prise en compte du transfert qui constitue en grande partie ce traitement.

Ne nous trompons pas de combat ! Il ne s’agit pas (seulement) d’un combat contre les dérives d’une politique essentiellement préoccupée par l’intérêt des plus fortunés, mais avant tout d’une lutte contre une tendance archaïque de toute institution à la maîtrise et à l’entropie (6) , conduisant au rejet de tout incompréhensible, toute énigme, toute inquiétante étrangeté , bref rejetant la partie irréductible de l’humain.

A la morale du « faire ce qu’on dit », peut-être nous faut-il opposer l’éthique du « dire ce qu’on fait ». Et dire, ce n’est pas peser ses mots, remplir des grilles, s’enorgueillir ou se désoler, mais prendre acte du fait que tout ne peut pas être dit et qu’à tendre du côté du global on peut vite tomber dans le globalitaire. N’est ce pas dans l’espace de ce mi-dire que peut advenir un sujet quelque peu « autonome » et non dans la mesure de l’adéquation plus ou moins grande au désir de l’Evaluateur.

Alors, « non à l’évaluation ! » ? Protester ainsi serait déjà entrer dans la logique de ce discours (7) , il s’agit plutôt à mon sens, tout en mettant en lumière les principes à l’œuvre dans cette démarche « qualité », de déployer un dispositif d’éducation et de soins à partir de ce qui fait justement échec dans cette logique gestionnaire, tout en démontrant les aspects pragmatiques d’un tel choix.

*A savoir que lors d’une rencontre, qui plus est une rencontre thérapeutique ou éducative, il y a actualisation de désirs inconscients sur certains objets, répétition de prototypes infantiles…qui s’il n’en est pas tenu compte, aboutissent à l’échec de la résolution des conflits et à la répétition du pire. (D’après Laplanche et Pontalis, Vocabulaire de Psychanalyse, PUF, 1967)

Fabien Rouger,

Educateur Spécialisé, Montpellier.

(2) Se reporter par exemple à l’outil « PROMAP », Démarche Qualité de l’UNAPEI, www.map.tm.fr

(3) On peut également consulter le Modèle d’Accompagnement Personnalisé (MAP) de l’UNAPEI, même adresse.

(4) Voir à ce sujet l’ « Antimanuel d’économie » de Bernard Maris, Editions Bréal, 2003.

(5) Freud, Introduction à la Psychanalyse, Payot, 1961, page 266.

(6) Voir P.Delion, « Séminaire sur l’autisme et la psychose infantile » et « Soigner la personne psychotique », Dunod, 2004 et 2005.

(7) « Il est certain que se coltiner la misère, comme vous dites, c’est entrer dans le discours qui la conditionne, ne serait-ce qu’au titre d’y protester » J.Lacan, TELEVISION, Seuil, 1974, page 25.

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