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Psychanalyse et éducation spécialisée

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Joseph Rouzel

vendredi 04 mars 2005

« Jeunes en souffrance » 1

Ce texte de Freud situe remarquablement les différences, mais aussi les points d’articulation entre psychanalyse et travail éducatif en sans doute au-delà travail social. Le contexte de la publication de l’ouvrage et de la préface est marqué chez Freud par une série d’écrits importants. 1925 est l’année où Freud rend public : Die Verneinung (La dénégation ; « Quelques additifs à l’ensemble des interprétations des rêves » ; un hommage posthume à Joseph Breuer (in mémoriam) ; un message à l’occasion de l’inauguration de l’Université Hébraïque ; « Quelques conséquences psychiques de la différence des sexes au niveau anatomique (repris dans La vie sexuelle ) ; Inhibition, symptôme, angoisse ; et l’article psycho-analyse ; Ma vie et la psychanalyse paraît en France à la NRF traduction française de Marie Bonaparte. Dans sa vie et son travail en début d’année Freud est beaucoup préoccupé à mettre de l’ordre entre ses disciples. Une polémique s’est élevée contre Rank a qui on reproche de faire cavalier seul, notamment lors de voyages aux USA. En juin 1925 il est distrait de ces chamailleries par un évènement douloureux. Joseph Breuer, l’ami et le maître de ses trente ans, qu’il n’a plus revu pratiquement depuis 25 ans, meurt âgé de quatre-vingt trois ans. Le fils aîné de Breuer lui transmet toute la sympathie pour ses travaux qui n’avait jamais quitté le vieil homme. « Ce Que vous me dites du jugement de votre père sur mes travaux ultérieurs m’était absolument inconnu, et me fut un baume sur une blessure douloureuse qui ne s’était jamais refermée. » (Freud à Robert Breuer, 26 juin 1925). Il rend un hommage vibrant à son maître, qui en ses jeunes années lui avait apporté affection et soutien financier. Fin décembre c’est la mort d’Abraham à quarante-huit ans qui laisse un vide immense dans l’organisation de la psychanalyse. Freud en est profondément touché. Celui qu’il désignait affectueusement comme son « rocher de bronze » et en qui il avait « une confiance absolue », n’est plus. Dans sa notice nécrologique il reprendra à son endroit une citation d’Horace : « Integer vitae scelerisque purus » (Un homme intègre pur de tous vices et scélératesse). Avec Abraham disparaît « un des grands espoirs de la jeune science, encore si exposée et attaquée ; et sans doute une part, disparue à jamais, de son avenir. ». c’est dans ce contexte que Freud écrit une préface à l’ouvrage d’Aïchhorn. Depuis quelque temps à travers les recherches de sa fille Anna, institutrice de formation, et de Mélanie Klein, une élève de Karl Abraham, des échanges avec le Pasteur Pfister, Freud a été sensibilisé aux questions d’éducation. Il s’agit bien dans ce domaine, comme il l’écrit d’emblée dans cette préface, d’une Anwendung , d’une application de la psychanalyse. C’est à, dire d’une mise en œuvre des concepts de la psychanalyse dans le champ social. Les concepts tels que le transfert, le principe de plaisir et le principe de réalité, le Moi-idéal, en constituent le socle. Et un texte comme « Psychologie collective et analyse du moi » une référence en ce qui concerne le travail avec les groupes éducatifs. Aïchhorn, accompagné du professeur Lazar, directeur de la section pédagogique de la clinique infantile de Vienne, en déduira une pratique tout à fait innovante de composition des groupes éducatifs. Au lieu de les constituer comme cela se faisait à partir du diagnostic psychopathologique, il propose un regroupement à partir du tempérament des jeunes et de leur positionnement subjectif dans le groupe, notamment leur capacité à être leader, ceci afin de viser une meilleure Wieder-Social-werden , qu’on pourrait traduire avec beaucoup de précaution, compte tenu de la place qu’occupe cette notion dans le discours dominant actuel, par « réinsertion sociale ». Evidemment comme à chaque fois que l’on classe, il y a des l’inclassables, qu’on a vite fait de nos jours d’inscrire sous l’enseigne d’incasables. Aïchhorn ne l’entend pas ainsi, les inclassables, ceux qu’il désigne comme « agressifs », il en fait un groupe à part entière, et pas entièrement à part. Il s’agit pour Aïchhorn d’accompagner le jeune déviant « à s’intégrer lui-même de nouveau dans la société ». Cette conception très fine des groupes éducatifs, certains auteurs 2 iront même jusqu’à envisager que Bion et Rickmann s’en inspireront en Angleterre pour fonder des groupes thérapeutiques. C’est une expérience dont Lacan a rendu compte dans un article de 1947 « La psychiatrie anglaise et la guerre », texte intégré dans Autres Ecrits .

August Aïchhorn est né à Vienne en 1878. Il a donc quarante sept ans lorsque l’ouvrage paraît et déjà une belle carrière derrière lui. Après des études qui ne le passionnent guère de construction mécanique il se tourne vers la profession d’instituteur , puis se consacre assez rapidement à l’éducation spécialisée auprès de jeunes délinquants. En 1918 il est nommé directeur de l’institution Ober-Hollabrunn, en Basse-Autriche. L’institution – n’oublions pas qu’on se situe dans l’immédiate après-guerre- est installée dans des baraquements très précaires qui avaient servi de refuge aux populations en exode pendant la guerre. L’institution n’est ni un centre de redressement, ni un centre d’observation, mais ce que Aïchhorn nomme une « Fürsorgeerziehungseinrichtung », un nom à rallonge comme on peut en forger en allemand qui inclus deux notions essentielles de la pédagogie d’Aïchhorn : c’est un centre de Erziehung c’est à dire d’éducation, un des trois métiers impossibles soulignés par Freud dans sa préface, une éducation dont le principe est le Fürsorge , « le souci pour ». Le terme de sorge dont Martin Heidegger des années plus tard fera un usage singulier, est présent sous la plume de Freud, notamment lorsqu’il désigne quelques années plus tard dans Malaise dans la civilisation , la drogue, « l’intoxication chimique », comme il dit, comme un « Sorgenbrecher », un « briseur de souci » en produisant chez le sujet « une jouissance immédiate ». Une éducation guidée par le souci de soi et d’autrui, une éducation qui traite la pente à la jouissance immédiate, en passant par toutes les formes de médiation sociale, notamment la parole et le langage, telle est la voie qu’ouvre Aïchhorn. Le traitement ( Behandlung ) consiste en « une douceur et une bonté absolues ; une continuelle occupation et des jeux en prévention des agressions ; un dialogue ininterrompu avec chacun pris un par un. » 3 Il s’occupe également dans le même temps d’un centre, Saint André, situé sur la Traise. En 1920 la municipalité de Vienne lui demande de prendre la direction d’une autre institution à Eggenburg près de Vienne. Dans les centres que dirige Aïchhorn sont accueillis des adolescents issus de familles pauvres. Leurs parents sont maçons ou vendeurs, ouvriers sur machine, ou tâcherons. Ces jeunes se destinent eux-même à des métiers manuels : cordonniers, menuisier, livreurs, peintre en bâtiment, tailleur. Les conditions de logement de ces familles sont très rudimentaires : il habitent à quatre ou plus dans une pièce qui fait en même temps cuisine. L’adolescent dort dans le lit des parents et avec la mère quand le père s’absente. C’est à partir de ces diverses expériences qu’il construit ses repères d’une éducation du « souci de soi et d’autrui », et qu’il en rend compte dans dix conférences publiées en 1925, sous le titre de « Verwharloste Jugend ». Ces conférences sont publiques et ouvertes aux citoyens viennois. Dès 1922 Aïchhorn intègre la Société Psychanalytique de Vienne, et crée avec Siegfried Bernfeld et Wilhelm Hoffer un groupe de réflexion sur les problèmes de délinquance infantile et juvénile. Il dégage l’hypothèse opératoire dans le champ social qu’on aurait à faire dans les agissements antisociaux des jeunes à l’équivalent du symptôme dans la cure. Il fonde les principes d’une éducation basée sur la technique analytique à partir d’un repérage du transfert dans la relation éducative. En 1932 il prend sa retraire et exerce en cabinet privé. En 1938 même s’il forme le souhait de quitter Vienne devant la menace nazie, il ne peut le faire car son fils est arrêté et déporté comme prisonnier politique à Dachau. C’est piégé dans cette position qu’il accepte la mort dans l’âme de diriger la formation à l’Institut allemand de recherches psychologiques et psychothérapeutiques de Berlin, de sinistre mémoire, créé par Matthias Göring. Pendant ce temps il organise dans la clandestinité avec Alfred Fleiter von Wintestein les rencontres d’une petit groupe autour des questions de psychanalyse, malgré la surveillance de la Gestapo. Certains membres de ce groupe paieront de leur vie cette activité de résistance dans l’ombre. Après la guerre Aïchhorn est nommé responsable de la Société Psychanalytique de Vienne qu’il dirigera jusqu’à sa mort en 1949

Avertissements. 4

Commentaire par paragraphe (découpage en 5 paragraphes)

- Paragraphe 1 : Le terme qu’emploie Freud : « Das Kind », l’Enfant, pose une véritable énigme. Freud n’écrit pas « un enfant » « Ein Kind ). Lorsqu’on regarde de près cette portion de texte cet Enfant en majuscule apparaît encore plus énigmatique. Quelle est cet Enfant désigné comme « l’Enfant » qui perdure tout au long de la vie et qu’on voit de temps à autre jaillir dans les rêves, les symptômes ou la création sublimatoire ? Cet Enfant dont Freud nous précise qu’il est « permanent, persistant, survivant, à peine changé, à peine modifié », allons jusqu’à dire « increvable » autant de termes qui cernent l’expression qu’utilise Freud de « das wenig verändert fortlebende Kind ». Cet enfant est marqué, imprimé, signé d’un signe ineffaçable ( gepräge est un terme d’imprimerie), poinçonné, façonné par la force de la pulsion. Le moins qu’on puisse dire c’est qu’à se tenir au pied de la lettre le mystère s’épaissit. Le mot, Das Kind , est employé par quatre fois dans ce paragraphe. Il est important d’en dégager le sens puisque Freud affirme un peu plus avant dans le texte que c’est sur cet Enfant persistant qu’agissent les processus éducatifs. La fonction de l’éducation, précise-t-il, est de « fördern » l’enfant, c’est à dire de l’élever, de le faire monter vers le haut. Dans le troisième paragraphe il désignera l’Enfant comme étant l’objet même du travail éducatif.

Que peut-on dire de cet Enfant bine énigmatique? Première ouverture : l’étymologie. L’ infans en latin signifie, ce qui, celui qui ne parle pas. L’ infans est donc proprement ce qui échappe au parlêtre. Est-ce qu’on peut aller jusqu’à le désigner comme un point de réel dans la structure qu’on pourrait nomme : « l’infantile »? C’est un concept qu’on ne trouvera dans aucun des différents dictionnaires de psychanalyse. Je me réfère ici à la thèse de doctorat de Marie-Jean Sauret intitulée : « De l’infantile et la structure » soutenue à Toulouse en 1989. J’en parcours quelques passages, tout serait à citer dans ce travail remarquable. « Au fond, écrit Sauret, l’infantile pour Freud, ce n’est pas l’enfant, mais la sexualité (…) Dès sa naissance le sujet est structuré comme l’énigme que constitue sa sexualité » Cette « rencontre ratée avec le réel » comme la désigne Lacan, témoigne du travail imposé à la jouissance par l’entrée dans la chaîne signifiante, c’est à dire dans le social. Du coup l’Enfant serait « ce désir posthume » qui hante chaque sujet, toute sa vie, qui apparaît dans l’après-coup de la castration. On comprend mieux alors la phrase célèbre de Lacan 6 « Ainsi le symbole se manifeste d’abord comme meurtre de la chose, et cette mort constitue dans le sujet l’éternisation de son désir ». Le voilà bien l’Enfant éternel, l’enfant de la jouissance increvable, l’enfant du réel de la pulsion. Cet Enfant que la jouissance vous fait dans le dos, toute société va tenter de le prendre dans les rets de ses représentations collectives, avec à cet endroit du signifiant un certain débordement et affolement des constructions collectives, qui témoignent de l’approche d’une zone de jouissance non totalement bordée par l’appareil symbolique . Maurice Capul, éducateur, formateur et historien a bien montré dans ses travaux sur « L’internat et l’internement sous l’Ancien Régime » 7 dans le sillage de Michel Foucault, que les représentations de l’Enfant dans l’histoire oscillent en permanence entre deux extrêmes : soit l’Enfant merveilleux doté de pouvoirs extraordinaires soit l’enfant monstrueux à mettre au rebut.

Du coup les enfants qui supportent en leur corps ces représentations de l’Enfant sont assignées à deux places extrêmes entre lesquelles il y faut toute la capacité de résistance d’un sujet pour, comme on dit, s’en sortir, ils sont soit sacralisé, soit profanés. Dans notre actuelle société nous avons les deux : l’enfant-roi et l’enfant-marchandise. Il faudra donc distinguer dans ce texte ce qui relève de l’Enfant et des enfants. Les éducateurs nous dit Freud qu’ils interviennent auprès d’enfants, d’adolescents ou d’adultes, agissent toujours sur l’Enfant, c’est à dire sur la jouissance. C’est en cela que Freud définit l’éducation, dans ses conférences de 1917 comme « le sacrifice de la pulsion ». Un autre auteur va nous permettre d’avancer un peu dans cette réflexion sur l’Enfant, c’est Serge Leclaire, qui a publié en 1975 un petit ouvrage tout à fait remarquable « On tue un enfant » 8 . L’auteur y dégage, à partir autant de la clinique que de l’actualité des meurtres d’enfants, le concept précieux d’Enfant merveilleux, fruit du regard de la mère, enfant objet @, qui « de génération en génération témoigne des rêves et désirs des parents ». Et Leclaire de préciser qu’il n’est de vie possible qu’au prix, je résume de mémoire, du meurtre permanent de cet enfant merveilleux, meurtre nécessaire, mais irréalisable de l’Enfant merveilleux « toujours renaissant ». Nous retrouvons bien chez Leclaire cette idée de permanence de l’Enfant. « Qui ne fait et refait, ajoute Leclaire, ce deuil de l’enfant merveilleux qu’il aurait été, reste dans les limbes et la clarté laiteuse d’une attente sans ombre et sans espoir; mais qui croit avoir, une fois pour toutes, réglé son compte à la figure du tyran, s’exile des sources de son génie, et se tient pour un esprit fort devant le règne de la jouissance ». Cet Enfant mythique serait l’équivalent de ce « sujet de la jouissance » qui s’il existait ferait qu’un sujet ne serait pas divisé, manquant, donc … sujet. On n peut attraper la jouissance que par cette approche négative. Cette expression de « sujet de la jouissance » avec la variante de « sujet primitif », évidemment discutable Lacan l’emploie dans son séminaire sur L’Angoisse . « Ce sujet (…) c’est le sujet de la jouissance, pour autant que ce terme ait un sens, mais justement, pour des raisons sur lesquelles nous reviendrons, on ne peut d’aucune façon l’isoler comme sujet, sinon mythiquement. » 9 J’espère que cette notion obscure d’Enfant commence à prendre consistance. L’Enfant est alors un autre nom de la jouissance, que, nous rappelle Lacan « toute formation humaine a pour fonction, par essence et non par accident, de réfréner… » 10 Pour mettre des points de suspension sur ce sujet qui mériterait de plus longs développements, on peut affirmer que l’Enfant trouve ses points d’incidence autant dans le champ psychique du coté de la jouissance que dans le champ social du coté des représentations collectives. Dans notre société néolibéraliste peut-être la mise en garde de Lacan concernant « l’enfant généralisé » au cours des journées sur les psychoses de 1967, est-elle à entendre aussi de ce coté-là

- Paragraphe 2-On trouve d’emblée dans la seconde phrase cette célèbre assertion de Freud à propos des 3 métiers impossibles. Beaucoup la connaissent mais peu savent où elle prend sa source. Cette assertion Freud la désigne comme « Scherzwort », soit un bon mot, une plaisanterie, une blague, une vanne , dirait-on en français d’aujourd’hui.Cette vanne sur les trois métiers impossibles Freud ne l’a pas inventée, elle est inscrite dans la culture populaire. De ces trois métiers en question : erziehen, éduquer ; Kurieren, soigner ; Regieren, diriger, Freud dit qu’il a déjà de quoi faire avec le second, mais qu’il compte sur ses amis éducateurs pour le premier. Quant au troisième, diriger, gouverner, il n’en dit rien. Pourquoi dira-t-on associer l’adjectif impossible à ces trois métiers ? La réponse se trouve dans un texte de 1937, où il fait une deuxième citation de cette bonne blague. Dans cette seconde occurrence, il transmue juste soigner en psychanalyser. Entre ces deux termes on entrevoit tout le déplacement de Freud entre 1925 et 1937. Cette seconde citation se trouve dans l’article « L’analyse finie et l’analyse infinie ». On connaît au moins deux versions de la traduction. L’une de 1939 dans la Revue Française de Psychanalyse, visiblement tronquée et la seconde en 1985 parue dans le recueil Résultats, idées, problèmes sous le titre « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin » (Je passe sur l’équivoque attachée au mot fin, sur laquelle il y aurait beaucoup à dire) 11 Voici la seconde version : « Il me semble presque cependant que l’analyse soit le troisième de ces métiers impossibles dans lesquels on peut d’emblée être sur d’un succès insuffisant. Les deux autres connus depuis fort longtemps sont éduquer et gouverner. » Il y a bien dans les métiers éducatifs, thérapeutiques et politiques un incontournable, un point de butée : on peut « être sur d’un succès insuffisant ». Il y a dans ces métiers de la relation humaine un point de résistance, nommons le sujet. Car un sujet ça résiste par définitions à toute volonté, fut-elle bonne, d’éducation, de soin et de direction venant d’autrui. C’est même ainsi que se construit un sujet, dans la résistance au désir de l’Autre. Encore faut-il qu’il y ait contre quoi résister. Ce faisant le sujet renoue avec l’increvable de sa jouissance, moteur et frein tout à la fois de la mobilité pulsionnelle. Si comme l’affirme Lacan, « le réel, c’est l’impossible », toute tentative de gouverner demande d’en rabattre sur ses prétentions éducatives, soignantes et directrices, pour prendre en compte le réel de la jouissance, ce que nous avons dégagé comme l’Enfant. Finalement toute entreprise sociale ne peut que capoter à la mesure de nos prétentions à changer le sujet selon notre bon vouloir. Ces trois métiers sont bien alimentés en sous-main par cette volonté féroce de faire le bien d’autrui, « la pire des tyrannies » dira Emmanuel Kant. Qu’ils soient en partie voués à l’échec ne peut que nous pousser dans l’exercice de ces métiers à interroger notre désir. Finalement qu’on soit éducateur, médecin, psychanalyste ou politique, qu’est-ce qu’on leur veut aux autres ? C’est une question qui touche aussi l’Enfant de jouissance qui perdure tout au long de la vie des professionnels des ces trois métiers impossibles.

Je saute quelques lignes pour m’attacher maintenant à ce que Freud estime qu’August Aïchhorn doit à la psychanalyse pour exercer son métier. Certes ne n’est pas la psychanalyse qui lui a appris le métier d’éducateur. Il disposait de capacités certains à entrer en relation avec les jeunes qu’on lui confiait. C’est bien une qualité sans laquelle on ne saurait sérieusement s’engager dans cette profession. Ce que lui a enseigné la psychanalyse, c’est principalement deux choses ? C’est la dernière phrase de ce paragraphe. La psychanalyse lui a donné « die klare theoretische Einsicht ». Einsicht est l’équivalent de l’anglais « insight ». C’est à dire une vue intérieure, une sorte d’intelligence théorique claire. Autrement dit la psychanalyse lui a d’abord fourni des outils théoriques pour fonder ses actes. Et secondement, elle lui a permis à partir de ce point d’appui clairement fondé, de justifier, d’illustrer, de démontrer, de soutenir son action devant les autres. A ce titre pour les travailleurs sociaux qui se préoccupent d’évaluation, dans un moment où nos gouvernants ont la pente facile de la remettre dans les mains des experts, on peut entendre qu’Aïchhorn avec ses dix conférences ouvertes à un large public, présentant ce qu’il a fait des deniers publics et le sens de ce qu’il a fait, ouvre une voie évaluative où les seuls acteurs sont en mesure de rendre compte de ce qu’ils font. Nous serions bien inspirés en ces temps obscurantistes où règnent les Superévaluateurs, d’emprunter la voie ouverte par Aïchhorn. A deux conditions : disposer d’un socle théorique clairement défini pour donner sens à l’action, s’autoriser à en rendre compte à qui de droit. Il peut alors dit Freud « en soutenir la cause ».

Paragraphe 3 :

Comment s’acquiert cette position ? Uniquement dans le travail analytique, affirme Freud sans ambages. Il ne fait pas ici de pub pour la cure, c’est une déduction logique. Si l’Enfant tel que je l’ai défini est au cœur de l’acte éducatif, la seule façon d’avoir accès à son énigme, c’est que l’éducateur en ait éprouvé « sur son propre corps » la rencontre dans le réel. Il n’y a pas d’autre « Schulung », pas d’autre formation, pas d’autre apprentissage, pas d’autre entraînement pour avoir accès en soi et chez autrui, à la « Rätsel », l’énigme, le mystère, le rébus qu’est cet Enfant de la jouissance. Freud emploie le même mot à propos des formations du rêve. Cette énigme, on ne peut pas la réduire, on peut juste y avoir accès, on peut dans l’analyse, pour se tenir au plus près du texte original, trouver dans la cure un chemin d’accès vers cette énigme qu’est l’Enfant. Cette énigme peut être devinée dans le transfert. Un certain nombre de mots découlent du même radical, qui permettent de border ce pont d’énigme. Ce sont : Rat , moyen, instrument ; Heirat , mariage ; verraten , trahir, révéler ; spielratte , joueur invétéré ; et erraten , deviner. 12 L’accès à cette énigme nommée Das Kind , conditionne l’acte éducatif. La psychanalyse, précise Freud, ça ne s’apprend ni dans les livres, ni dans les conférences, ni dans des colloques, ni dans des associations de psychanalystes ça s’apprend « à même son corps », donc corps présent. Ceci est valable aussi pour l’analyste. Pas d’analyse par Internet, par courrier ou par téléphone. L’analyse se joue corps présent.

Ceci est la première leçon que Freud tire de l’enseignement d’Aïchhorn. Il y a en a une seconde. Elle fait l’objet du :

Paragraphe 4 :

Dans ce paragraphe très précieux au regard de ce qui est mis en travail dans ce colloque, Freud va comparer le travail éducatif et le travail analytique, du point de vue du psychanalyste. Notons tout d’abord, dit Freud, qu’il s’agit bien de deux pratiques différentes, chacun avec ses lois, ses modes d’apprentissage. S’il s’agit de ne pas confondre ces deux pratiques d’intervention sociale, c’est pour deux raisons : sur le plan pratique c’est interdit et sur le plan théorique, déconseillé. L’éducation n’est pas sous « Beeinflussung » sous influence, sous suggestion de la psychanalyse, ou plutôt pas uniquement. On ne saurait donc réduire l’éducation à une application simpliste de la psychanalyse. D’autre part la psychanalyse n’est pas un ersatz du travail éducatif. En fait dans l’éducation, la psychanalyse peut apporter une « Hilfsmittel ». Ce mot se décompose en deux : Hilfs qui et issu de la même racine que l’anglais « help ». La psychanalyse c’est une aide pour l’éducation. Quant à mittel , Le mot est assez complexe, il signifie : remède, moyen auxiliaire, C’est aussi un outil indispensable sans lequel ça ne marcherait pas. Une roue de secours. Comprenons que la psychanalyse sans pouvoir être confondue avec le travail éducatif, lui apporte une aide indispensable. Et qu’apporte à Freud en tant que psychanalyste le travail de ceux qu’il nomme ses « amis éducateurs » ? Freud pose d’abord que l’exercice de la psychanalyse obéit à deux exigences : Ausbildung et Einstellung . Ausbildung , qui signifie « formation », désigne l’acquisition de capacités d’élaboration, de construction d’un sujet dans le symbolique. Et par « Einstellung » il faut entendre qu’il s’agit du réglage, (le mot s’emploie pour une voiture) de la mise au point, dans la cure, du nouage apporté par le transfert. Si ces deux éléments sont absents, la capacité d’élaborer dans la parole et le nouage du transfert, alors précise Freud, heureusement qu’on peut faire appel à cette autre pratique, celle de ses amis éducateurs. Pour des sujets qui sont sans arrêt dans l’ agieren , le passage à l’acte, comme certains jeunes « carencés » que reçoit Aïchhorn dans son institution, ou des adultes sans retenue dans la pulsion, les éducateurs prennent le relais. En parallèle Freud ne précise pas les exigences liées à l’exercice des éducateurs. Mais reprenant le texte on peut en formuler trois : une capacité à entrer en relation de façon assez poussée avec un sujet qu’on lui confie, capacité de rencontre s’il en est, puis un socle théorique clair et enfin une exigence de rendre compte à autrui de son action. C’est par ce biais que l’acte éducatif se produit sous transfert, un transfert dont il s’agit dans l’institution d’assurer le maniement. Maniement n’étant pas manipulation Et Freud conclue cette comparaison par une affirmation dont il convient de prendre toute la mesure pour l’objet de ce colloque : ces deux pratiques différentes convergent cependant vers la même « Absicht »

C’est à dire le même but, la même intention, la même visée. Quelle est cette visée ? Freud ne le précise pas, mais si on relit (relie) tout ce qui précède on peut comprendre que la visée commune et de l’acte analytique et de l’acte éducatif concerne le traitement de l’Enfant, c’est à dire de la jouissance, sur le plan psychique pour l’un et sur le plan social pour l’autre. Car « tout de la pulsion n’est pas éducable » affirme Freud dans sa première conférence de 1917. C’est donc une tache sans fin et impossible. L’impossible n’étant pas l’impuissance, il faut bien réaliser que chacun, de sa place, y est tenu. « Wo Es war, soll Ich werden », là où était l’Enfant, le je doit advenir.

Situation analytique

Travail éducatif

Die ausbildung Gewisser

psychischer Strukturen

(capacité d’élaboration psychique)

Eine intuitive Einfühlung

(capacité de relation)

Ein besondere Einstellung

Zum Analytiker

(le transfert)

Die klare theorische Einsicht

(une connaissance théorique claire)

Notons que dans ce petit tableau, du coté analyste les indications de Freud : capacité d’élaboration et positionnement dans le transfert, concernent l’analysant et que du coté éducatif, c’est l’éducateur qui est visé. Autrement dit les places ne sont pas symétriques. C’est bien en tant qu’étant passé par l’expérience de l’analysant que l’éducateur peut tenir la position.

Paragraphe 5

Freud ajoute justement à la fin de son texte une note qui concerne ce qu’il nomme la posture ou la position de l’éducateur. Position étant à prendre ici presque au sens militaire de « tenir la position ». Lorsque l’éducateur a fait l’épreuve sur son propre corps de la cure analytique, lui refuser de s’y référer dans sa pratique relèverait de la mesquinerie. Donc la psychanalyse permet à l’éducateur d’assurer une posture, de tenir la position. Qu’est-ce à dire ? Si ce n’est qu’il ne recule pas devant les manifestations de l’inconscient, qu’il ne rabatte pas le sujet sur la personne sociale, qu’il n’écrase pas l’éthique sur la morale… Autrement dit la psychanalyse introduit dans la relation de l’éducateur avec la personne qu’il a en charge, comme on dit – on pourrait commenter longuement cette expression qui pèse de tout son poids d’illusion – un écart, un hiatus, une distance où le sujet peut venir se loger. Car à trop vouloir soumettre le sujet à sa volonté de réparation, d’insertion sociale, de rééducation, l’éducateur pousse le sujet à résister, et parfois jusqu’à la mort, comme on le peut voir dans cette forme suicidaire de résistance de certains SDF s’opposant en mettant leur vie en jeu a bon vouloir des bons humanistes de Médecins du Monde ou autre association, qui finalement ne veulent que leur bien. 13 Forme suprême de la tyrannie… Ce qu’implique cette posture éthique on peut la prendre par le bout par lequel l’énonce Lacan, à savoir de « ne pas céder sur son désir », c’est à dire de payer le prix social de sa subjectivité. Même si l’éthique de la psychanalyse pour l’éducateur n’est pas principalement son affaire « il ne peut pas, affirme Jean Ansaldi, ne pas la laisser éclairer latéralement le champ de sa pratique afin de pouvoir comprendre un peu la résistance occasionnelle, le comportement de tel ou tel qui peut paraître socialement suicidaire mais qui ne fait que dire qu’il se compte pour un au moment où il sent sa dimension de sujet sur le point d’être abolie par la nécessité du « vivre ensemble ». » 14

Je terminerai mon intervention tout d’abord en lançant une invitation à lire et travailler, surtout dans les institutions sociales et médico-sociales, l’ouvrage fondateur d’August Aïchhorn, qui est la mise en pratique de ce que Freud nous annonce dans cette préface. Ensuite je citerai une autre occurrence de Freud où il précise, c’est choses suffisamment rare pour être soulignée, sa conception du travail éducatif. C’est un passage de la sixième des Nouvelles conférences, où Freud de façon très explicite fixe la tache de l’éducateur :il s’agit de « connaître les particularités constitutionnelles de l’enfant, savoir deviner, grâce à de petits indices, ce qui se passe dans son âme encore inachevée, lui témoigner sans excès l’amour qui lui est dû tout en conservant l’autorité nécessaire ». « Tâche malaisée » pour les éducateurs, constate Freud, « et en l’envisageant on se dit que seule l’étude approfondie de la psychanalyse est capable de constituer une préparation suffisante à l’exercice d’une pareille profession ». 15

1 August Aïchhorn, Jeunes en souffrance , Editions du Champ Social, 2000.

2 Par exemple Rodolphe-Albert Gerber, CIEN : Quelques réflexions sur Aïchhorn , Internet, Champfreudien.org.

3 Traits relevés par R.A. Gerber.

4 Pour ce commentaire, n’étant pas germaniste, j’ai travaillé avec un psychologue allemand, Fred Fliège, créateur de « SOS Psy », que je remercie pour sa patience et ses précieux conseils.

5 Paul-Laurent Assoun, Littérature et psychanalyse. Freud et la création littéraire , Edition Marketting, 1995. Chap. VIII, D, « Richard III ou l »effet monstre » : spectacle et narcissisme », p. 93-94.

6 Jacques Lacan, « Fonction est champ de la parole et du langage » in Ecrits , Seuil, 1966, p. 319.

7 Pour des raisons de publication la thèse de Maurice Capul a été découpée en deux volumes parus chez Privat. Abandon et marginalité paru en 1989 et Infirmités et hérésies , paru en 1990.

8 Serge Leclaire, On tue un enfant , Seuil, 1975.

9 Jacques Lacan, Séminaire X, L’angoisse , Seuil, 2004, p. 203.

10 Jacques Lacan, « Allocution sur les psychoses de l’enfant », Autres Ecrits , Seuil, p. 361-371.

11 S. Freud, « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin » in Résultats, idées, problèmes vol II, PUF, 1985, p. 231-268.

12 Sur cette question voir le passionnant ouvrage de Catherine Muller, L’énigme, une passion freudienne , érès, 2004.

13 Sur la question de la place du SDF dans notre société on pourra lire l’excellent ouvrage de Pierre Babin, SDF, l’obscénité du malheur , érès, 2004.

14 Jean Ansaldi, Lire Lacan : L’éthique de la psychanalyse , Champ Social, 1998.

15 S. Freud, « Eclaircissements, applications, orientations » in Nouvelles conférences sur la psychanalyse , Gallimard, Idées, 1971, p.179-207. Cette deuxième série de conférences, composées pendant l’été 1932 lors d’un

séjour à Salzbourg, n’ont jamais été prononcées en public, l’âge et la santé de Freud lui en empêchant la tenue. Par contre Freud précise que par « un jeu de son imagination » il écrit ses conférences comme s’il s’adressait à un auditoire.

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