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Les arts de la Loi / Réfléchir, avec le cinéma

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Daniel Pendanx

dimanche 26 octobre 2008

[Je publie ci-dessous le texte de présentation écrit pour soutenir, dans le service d’AEMO où j’exerce comme éducateur depuis 25 ans, l’ouverture d’un espace institutionnel de réflexion, avec le cinéma. ]

Si l’expérience d’un ciné-club avec les jeunes ou les familles me paraît une excellente idée 1 , si tout du moins on a un peu idée de ce qu’on cherche à y engager, il s’agit pour la proposition que je soutiens ici d’une expérience réservée aux praticiens.

Est-ce à dire qu’elle ne serait pas « pour l’AEMO » ?

Je conviens sans mal que se livrer à un tel exercice, institué dans le temps de travail , n’est pas commun, et peut légitimement susciter des interrogations sur le « sérieux » de l’affaire…

Alors interrogeons nous, brièvement, avant peut-être de recevoir les critiques moins aimables de ceux qui prétendent à ce « sérieux », et à la dite « réalité » du travail…

Regarder (et écouter) un film serait-ce, en particulier pour ce qui nous concerne ici, ne rien faire , voire, tout simplement se foutre du monde … ?

Et qu’est-ce qu’engage donc ce titre ronflant, « Les arts de la Loi », et encore, « Réfléchir, avec le cinéma » ?

Le cinéma et les arts, réduits, circonscrits à la sphère du Spectacle et du Musée, seraient-ils tout au plus bons à nous reposer du « travail », à nous combler d’aise, à nous apporter cette consolation que ne nous délivrent plus la religion, la politique ? Ou bien le cinéma et les arts (quand ils ne sont pas sans pensée , simple objet de fascination , ou lettre morte ) sont-ils l’ultime refuge où s’engagent et se soutiennent le silence et la méditation métaphysique, une réflexion non réduite à « l’objectivité », au « comportement », une réflexion nouée à la condition tragique de nos vies, ouverte à l’indicible et l’énigme du désir, à son autre scène ?

Sous le règne industrialiste de la Technique et du Management nous semblons ne plus reconnaître que les arts – l’enveloppe esthétique de l’habitat familial et institutionnel de l’homme, les arts au pied du lit de l’homme comme les fresques de Lascaux le furent – sont partis intégrantes de la fabrique de l’humain, au principe de la civilisation de notre espèce, l’espèce parlante.

Bien sûr les arts (comme les rites) peuvent être détournés pour le pire, détournés de la Loi (du noyau anthropologique), dans le sens d’une involution de l’espèce humaine. Les totalitarismes et les fondamentalismes divers – parmi lesquels je compte le fondamentalisme occidental qui aujourd’hui légitime l’ indistinction des sexes, légalise le libre choix du genre – ne s’en sont pas privés, eux qui, toujours, vont avec un certain cinéma .

Ce cinéma là, celui de la perversion légitimée , parfois si talentueux, et à maints égards si instructifs, nous le laisserons ici de côté… Il serait pourtant bien utile, ce cinéma de la doxa anti-doxa , de le déconstruire.

Sans les arts premiers , point de langage, point de social (« social » au sens symbolique du terme, pas au sens de la sociologie animalière, de la biosociologie !), point de différenciation entre eux (les espèces animales) et nous, l’espèce humaine, l’espèce parlante et désirante…

L’art, le plus « primitif », par ce qu’il engage de la constitution du Miroir pour les humains, n’est en rien, au sens méprisant du terme, « primitif », mais bien un art inaugural, inaugural de la constitution de l’image comme telle dans le long processus de l’hominisation. L’art est aux origines, et d’une certaine manière, on ne peut plus proche, de notre « cinéma ». Georges Bataille, dont jeune homme, j’ai tant aimé les livres, avait bien vu cela.

L’art, comme participant de l’advenue de l’image – de l’image comme telle – est la condition de la pensée, de la « réflexion », c’est-à-dire de la possibilité même pour les humains de se distinguer, de se dégager (jamais totalement) de cette aliénation primordiale, à l’initiale de toute vie, où soi et l’autre (la mère) se trouvent confondus.

Sans les arts, point de langage, point de désenlacement du sujet du narcissisme originaire, autrement dit point d’ouverture de l’humain à son humanité, point de distinction de son désir du désir d’autrui.

C’est par le langage – plus exactement par cette légalité, ou normativité, du langage que le juridique (autre « art de la Loi ») a vocation à faire valoir 2 –, et par les arts, au sens le plus large du terme 3 , que l’être humain, s’extirpant de « l’inceste » 4 , devient l’être parlant , dans cette division de soi et de son image, constitutive de la distinction de soi et de l’autre…

Voilà posé les « fondements ». Autrement dit voilà pourquoi et en quoi je considère que réfléchir avec le cinéma – une façon parmi quelques autres d’accéder à la dimension fondatrice de la fiction (fondatrice de l’altérité) – a toute sa place dans un travail institutionnel d’élaboration de nos pratiques.

Nous allons ici, sachons le, contre le courant dominant, d’autant que cette histoire d’un « ciné-club » n’est pas à ma connaissance répertoriée dans les choses habituelles du travail institutionnel d’élaboration, dans la rubrique, qui pourtant lui conviendrait si bien, du dit « travail de supervision »…

Mais ici, le « superviseur » sera d’abord le film lui-même.

A partir de quoi on s’acheminera j’espère vers l’idée selon laquelle penser le cas c’est peut-être d’abord et avant tout, du lieu, de la place référée où nous nous trouvons 5 , « réfléchir » le cas , au sens de se reconnaître dans le cas , pour que les personnes en viennent peut-être à leur tour à être touchées par l’autre de soi, l’autre comme autre soi, mais différent…

La gageure, dans toutes nos pratiques, ne serait-ce pas en effet de valoir comme autre pour l’autre ? Ce qui ne se peut si cet autre je ne le reconnais pas comme « je »…

« Je est un autre » , a écrit notre cher Rimbaud…

Mais cela pourrait-il se saisir sans avoir tâté, au moins un peu, de notre propre division d’avec l’image narcissique , sans avoir un peu reçu « leçon » des détours escarpés et des blessures de nos vies…

Regardant ces films qui m’ont accompagné, j’ai appris, un peu, à me voir, j’ai appris à reconnaître cet « autre » que je suis aussi, cet autre, qui pour ne pas être le même que moi, relève pourtant de la même fabrique, de cette même loi du Miroir que fait vivre pour nous, dans la meilleure sensibilité et distance à soi et aux autres, le grand cinéma 6

Par ce biais tiers du « ciné-club », dont j’ai idée depuis des années 7 , je voudrais tenter d’ouvrir collectivement, avec ceux qui voudront bien s’y risquer, hors les sentiers connus, la conquête, pour le meilleur bénéfice de ceux auxquels nous avons affaire, de ce qu’un griot africain de haut vol appelait, avec simplicité, la vision – une vision qui n’est pas un seul « voir »…

Je cite le griot, mon superviseur depuis longtemps :

L’enfant grandit

Lorsque le soleil devient chaud

Il se lance sur son cheval

Il chevauche

Il chevauche

Il va dans le lointain

Son soleil refroidit un peu

Il arrête son cheval

Il est devenu tout à fait adulte

Il descend

Au moment où le soleil va chuter

Il entre dans la case

Il se couche dans le hamac

Sa tête blanchit

Les bruits extérieurs

Il ne les entend plus distinctement

Il devient aveugle

Il emprunte le chemin du dedans

Dans la nuit

Il revient sur les paroles de son aïeul

Le noyau est dedans

Il le voit à ce moment là

Alors

Il se reconnaît, enfant, sous le Jalandingo (petit masque de feuilles porté par les enfants, représentant le Sika, l’image de « l’esprit des ancêtres »)

Il se voit lui-même sous le Sika

C’est cela voir et voir la vision

Voir

Et voir la vision

Ce n’est pas un

Voir est affaire de gens éveillés

Voir la vision est affaire d’aveugles

Voir est analogue à la parole

On peut parler

Sans s’entendre

Sory Camara qui rapporte cet échange dans son livre « Paroles très anciennes », demande alors au griot :

Ah, comment est-ce possible ?

Le griot : La possibilité de cela ?

Sory : oui

Le griot : La parole qui te préoccupe

La possibilité de cela est un des fondements de cette parole

Tu sais que la parole c’est un monde

La parole est dangereusement nombreuse

Se lever

Cela est une parole

Marcher

Cela est une autre parole

Aimer

Cela est une autre parole

Se disputer

Cela est une autre parole

Toute chose

Est parole

Or on ne peut faire quelque chose

Sans savoir comment cela se fait

C’est cela que j’exprime quand je dis

Que tu peux parler

Sans t’entendre

Si tu veux t’entendre

Il te faudra revenir sur ta parole

Sans cela

Tu n’en connaîtras pas le fondement

Jamais

Si quelqu’un se lève

Qu’il s’asseye

S’il se lève à nouveau

Afin de se voir se levant

C’est cela voir la vision véritablement

Celui qui voit la vision

Celui là peut se taire et s’entendre parler

Celui-là

C’est un diseur de paroles à fondement

On l’appelle conteur de Taali

Ses derniers mots sont

« J’ai vu cela »

Le répondant authentifie :

« Tu as vu la vision ! »

Regarder un film, être touché par un film, en conquérant de se regarder dans les personnages du film, c’est aussi apprendre à regarder les cas en conquérant de se regarder dans le cas… Sans la possibilité de cette réflexivité , notre réflexion est vouée à échouer dans la psychologie, dans telle ou telle volonté de puissance sur le désir et les comportements d’autrui…

La volonté de voir et de savoir sur autrui, cet autre que je ne reconnais pas comme « je », oriente la plupart des procédures de « synthèse », tous les discours d’emprise médico-psycho-éducatifs ; elle les oriente dans le souci constant de réduire l’énigme du désir…

Sans conquérir cette réflexivité dont nous parle le griot – conquête que l’écran du cinéma nous offre à portée de regard – il n’y a point de clinique, je veux dire point de possibilité donnée aux sujets que nous rencontrons de s’identifier sexué, séparé mais aussi lié (la séparation, comme le disait si bien Winnicott n’est pas la séparation, mais « une autre forme de liaison »…), dans leur différence peu ou prou assumée…

Voilà pourquoi, concluant ce propos, je réponds au plus concis au collègue : le cinéma « pour nous » doit pouvoir être, et sera je l’espère, aussi , « pour l’AEMO »…

Quatre films ont été programmés pour l’année qui vient.

1 – « Il était un père », de Ozu (1942)

En décembre 41 la clique militaro-impériale qui dirige le Japon, fanatisant les foules , a lancé son attaque folle sur Pearl Harbour… Ce qui finira à Hiroshima…

C’est dans ce contexte là, en plein cataclysme mondial, que Ozu, réalisateur déjà confirmé de films muets, va produire son premier film parlant, Il était un père .

Dans ce film, redécouvert il y a peu, Ozu, contre les vents méchants du nihilisme triomphant, hors la fureur du monde, s’emploie à faire vivre l’essentiel, l’essentiel de la transmission, de la transmission de la Loi.

Il préserve et sauvegarde en ce chef d’œuvre, sous la tradition habitée, le joyau invisible : l’inestimable objet de la transmission comme dit mon cher Legendre.

Il y a chez Ozu, comme chez tous les grands maîtres, dans l’expression même de son art, un sens du temps et de la distance qui en déconcertera peut-être certains, les plus pressés de voir et de savoir .

2 – Le Messager, de Joseph Losey (1970)

Ce film permettra, je l’espère, de « regarder » combien l’on peut être « mis dedans » quand le lien sexué ne peut être culturellement, institutionnellement, soutenu comme tel.

Je dis « mis dedans », c’est-à-dire, en termes savants, fasciné, derrière l’histoire des autres, par le fantasme de scène primitive – fascination qui peut conduire un sujet à ne jamais « grandir », à ne jamais entrer véritablement dans l’élaboration d’un désir distinct du désir des deux autres…

(En anglais, « All about eve »)

C’est l’histoire d’une jeune femme qui aspire à devenir star à la place de la star vieillissante…

Il lui faudra bien pourtant, à son tour, « vieillir », renoncer et accepter la division d’avec son image-star, son image narcissique… Sur ce chemin, on la voit se salir, blesser et se blesser… (« L ’intelligence pour comprendre , dit le poète Michaux, doit se salir. Avant tout, avant même de se salir, il faut qu’elle soit blessée »)

Il me faut bien reconnaître que Ken Loach, dont je suis loin de partager l’engagement politique trotskyste, par sa capacité à capter au plus sensible le réel est un des maîtres, quasi « balzacien », du cinéma social contemporain.

Dans ce film, si sensible et si terrible, se déploie la tragédie absolue d’un fils laissé en plan, à l’abandon, en souffrance de reconnaissance par sa mère – ce dont aucun « père » dans le film – tous tellement « jouisseurs » – ne l’aidera d’une manière ou d’une autre à se dégager… Une seule figure me paraît surnager, et encore…

Voilà un film qui « montre » à quelle vocation du fils conduit la confusion des dépressions … Par où s’engage, ainsi que Winnicott l’a magistralement « théorisé », la vocation des fils (de l’un et l’autre sexe) à la « fausse réparation »… [J’encourage toujours à la lecture du texte de Winnicott, 1948, La réparation en fonction de la défense maternelle organisée contre la dépression .]

Mais le film, et il faut en savoir gré à Ken Loach, finira par révéler le fin fond de « haine » qui irradie cette « vocation », cette volonté de « réparation» de la mère par le fils – une haine meurtrière non métabolisable dans un tel contexte « familial », où la « scène fondatrice » et l’enjeu oedipien associé ne sont joués et supportés par personne…

[Les autres films retenus : « Non, ou la vaine gloire de commander », de Manoël de Oliveira ; « La chambre du fils », de Nani Morreti ; « La flûte enchantée », ou « Sarabande », de Bergman ; « Tu ne tueras point », de Kielovski ; « Le sacrifice », de Tarkovski ; « Les maîtres fous », de Jean Rouch ; « Et le vent nous emportera », de Kiarostami ; « Un monde parfait », de Clint Eastwood ; « De beaux lendemains », d’Anton Egoyan ; « Paris Texas », de Wim Wenders ; « Tarnation », de Jonathan Caouette ; « Nos funérailles », d’Abel Ferrara ; « Level five », de Kris Marker]

Notes :

1 Existe-t-il encore beaucoup de ciné-clubs dans les lycées ?

2 La légalité du langage signifie par exemple que le père n’est pas la mère, que les enfants ne sont pas les parents.

3 J’entends par « au sens le plus large », une esthétique de l’image et du dire ancrée dans la chair, désir inconscient compris, de l’humanité – esthétique incluant par exemple tout ce qu’il en est du vêtement et du bijou, tout l’ornement de la demeure familiale et institutionnelle

4 L’inceste, avec la violence meurtrière associée, est ici à comprendre avec Freud comme le « grand cercle de l’inconscient » qui enveloppe tout sujet.

5 La question de la place, de la place comme place liée, référée, nous oblige, pour marcher sur nos deux jambes, à penser l’autre dimension de la clinique, celle de la légalité du cadre. Cette dimension est aussi intrinsèque au cinéma, à la réalisation, à la mise en scène, ainsi que l’a abordé un jour, avec ironie, le réalisateur portugais De Oliveira, expliquant lors d’un entretien que lui, ce dont il avait le souci, c’était surtout de préciser le cadre, de marquer les places, et qu’après cela, ses acteurs avaient la libre interprétation du texte ; et il ajouta : « mais s’ils sortent du cadre, et bien tant pis, ils ne sont plus dans le film… »

6 Je dirais que la vocation du cinéma est la même que celle de la littérature, dont Kafka disait qu’elle devait nous aider à « briser la mer de glace en nous », et à « bondir hors du rang des meurtriers »…

7 Le climat et le contexte institutionnels m’autorisent, aujourd’hui , à m’y engager. Ce pourquoi je tiens ici à remercier les collègues qui m’y ont encouragé, et aussi la directrice du Service qui en autorise l’expérience.

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