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La supervision d’équipes en question 4/4

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Collectif d'auteurs

mardi 05 janvier 2010

SUPERVISION ET INSTITUTION

Politique et clinique institutionnels sont dans un bateau …

Par jacques Cabassut

Préambule

Freud (1929, 19) nous a averti : il existe trois types de limitations à la jouissance, trois formes d’impossible transformation du bonheur en état, qui sont autant de souffrances qui proviennent du corps propre, du monde extérieur, ou des relations avec les autres hommes.

Le point de butée du bios du corps, avait déjà obligé l’un de nous à renoncer à prendre la parole. Et c’est grâce ou à cause de l’absence de JP Lebrun à ces premières journées sur la supervision, que je prenais la dite, en fin de samedi, en compagnie de mes collègues de Psychasoc. Je ne savais pas à cet instant, que le même réel du corps, malgré sa dénomination virale variable, allait m’obliger à la laisser toute, le lendemain, à mon ami et complice, JF Gomez.

Grace ou à cause de mon absence, il parla. Je l’en remercie chaleureusement, car l’important en institution comme en colloque singulier ou collectif, Joseph Rouzel, nous l’a rappelé, c’est qu’on « se » parle.

Heureusement pour JP Lebrun, JF Gomez et moi-même, grâce ou à cause de Lacan, on sait que le « pas tout » est préférable au « tout » : inévitablement l’on ne peut pas tout « se » dire. Alors, il ne me reste plus qu’à amener une parole écrite qui aurait pu s’énoncer à peu près de la sorte, ce dimanche 25 octobre 2009.

Il est presque amusant aujourd’hui de constater que je comptais introduire mes propos par le glissement du discours de la parole au réel du travail institutionnel. La logique s’inversa, car le réel a toujours le dernier mot ; quelque soit le discours, il finit d’abord, par nous pincer…

Pince-mi et Pince-moi

Vous connaissez la blague enfantine : pince-mi et pince-moi sont dans un bateau ; pince-mi tombe à l’eau… qui reste-il sur le bateau ?

C’est une drôle de « vanne » comme disent les enfants, car elle opère un passage du discours au réel dans la mesure où, si vous répondez, le locuteur vous pince « réellement ». L’on pourrait dire qu’il s’agit du « sym-bobo-lique » (soit ce lapsus écrit que j’ai fait en rédigeant ce texte).

Il me semble que la scène du travail de supervision mêle le symbolique du discours au réel institutionnel. L’écoute du superviseur risque de s’y faire pincer, tout comme la parole des participants, voire celle du groupe institutionnel dans son ensemble, si l’on ne considère pas la dimension du politique qui l’aura conditionné ou si on l’a réduit à une pure opérationnalité clinique. Tel le saumon qui remonte le cours du fleuve pour retrouver sa source, la supervision emprunte le long fleuve bouillonnant du politique institutionnel pour retrouver sa source clinique. Bref, pas de clinique institutionnelle possible sans prise en compte de la dimension politique. Inversement, le politique est sans cesse modifié par l’espace clinique -tel celui de la supervision-.

Clinique et politique institutionnels, soit les deux fameuses jambes de Tosquelles, sans lesquelles il ne peut y avoir de bonne marche de l’institution, celles qui permettent de lutter contre l’aliénation mentale et sociale. Il n’y a pas de sujet de l’inconscient sans sujet du politique et du social. Et inversement, chacun trouve dans la culture et le lien social ce qui le constitue subjectivement. C’est cette dialectique , cette mise en tension entre sujet et collectif, singulier et commun, que je voudrais travailler aujourd’hui, car c’est bien ce qui se joue sur la scène de la supervision : le sujet qui parle du haut de sa singularité tend à révéler quelque chose de l’équipe, du groupe, du collectif institutionnel. Ou bien inversement le travail d’équipe n’est-il pas nécessairement trahi par la parole d’un seul ? Pour rester dans la métaphore théâtrale, la scène éminemment clinique de la supervision, ne constituerait-elle pas une mise en scène du politique et du social institutionnel ?

Voilà pourquoi politique et clinique sont dans la même galère institutionnelle. Clinique et politique conditionnent tous deux le travail de supervision. Ce qui désigne ma thèse du jour.

Dans la première partie de mon exposé, j’emprunterai l’axe clinique dans la modification qu’il opère sur le politique. Ensuite j’inverserai la logique, et montrerai comment le politique va investir l’espace clinique de la supervision.

Politikos et logos

Pour commencer, quelques définitions de terme :

J’entends par politique institutionnel, le sens noble qui nous vient des anciens : Politikos provient du grec polis , ville. Le politique se réfère à ce qui touche la vie de la Cité. Il est également relatif à l’organisation du pouvoir et à son exercice. A ce titre, il caractérise le « vivre ensemble », ou « l’être ensemble » pour emprunter au politique défini par H. Arendt. L’acteur institutionnel est celui qui s’occupe donc des affaires de la Cité institutionnelle (organisation, fonctionnement, exercice etc…).

Or, si l’on va voir chez les Grecs, l’invention de ce formidable espace du politique qu’est la démocratie, si l’on va lire « L’élan démocratique dans l’Athènes ancienne » écrit par J. De Romilly (2005), par quoi cette invention et cet élan sont-ils caractérisés ? Par la parole . Ou plutôt par la prise de parole ou mieux par la circulation de la parole (Cabassut, 2009) :

« (…) A Athènes tout citoyen âgé de plus de dix huit ans pouvait, en principe, intervenir à l’assemblée du peuple. Pas seulement voter, mais intervenir, donner son avis, participer directement à la gestion de la cité. Et cela changeait tout » (De Romilly, 2005, 12).

Après les grecs, allons rapidement nous faire voir chez les Romains : Institution provient du verbe instituer, du latin instituere dont Legendre (2004, 90) nous dit qu’il nous renvoie à l’idée de « faire tenir, fonder ». J-P Lebrun (2008, 174) mentionne que le politique est bien « ce qui permet à la société de tenir ensemble ». Or, que s’agit-il de faire tenir et de fonder pour le travailleur institutionnel au sein de la Cité institutionnelle ? La parole , dans sont statut et sa bonne circulation (Cabassut, 2009) :

- Son statut

Le vouvoiement des résidents est-il institué ?

Existe-il une certaine liberté de parole dans l’établissement ?

L’ordre du jour en réunion de fonctionnement – quand il y en a un !- est-il réalisé en équipe ou imposé par le chef de service qui va imposer à son équipe les choses à traiter, à parler et donc comment elle doit en parler ?

Bref, la parole dans son statut est-elle purement hiérarchisée en fonction des places statutaires de pouvoir ou circule-t-elle sur un autre mode, plus démocratique ?

- Sa circulation

Les principaux intéressés (résidents, patients, pensionnaires…) ont-ils quelque pouvoir sur leur vie ? Le sujet du politique est-il encouragé dans la disposition d’espaces de parole, type réunion de pavillon ou ces derniers peuvent échanger sur les problèmes que pose le « vivre ensemble » (ce qui n’est pas équivalent au fait de solliciter le sujet psychologique dans un groupe de paroles).

Les espaces formels et collectifs d’espace langagiers peuvent-ils être investis ou bien les espaces informels et souvent duels (machine à café, dans le couloir entre deux portes …) sont-ils prisés par les professionnels ?

Deux brefs exemples quant à l’incidence du statut et de la circulation de la parole sur le travail de supervision :

Exemple 1

Je me souviens de cette équipe d’internat d’une maison d’enfants qui regroupait maitresses de maison et éducateurs. Certains d’entre eux vinrent se plaindre du fait qu’ils ne pouvaient pas évoquer certains points intimes dans l’histoire de ces enfants en présence des maitresses de maison. La règle institutionnelle spécifiant que des informations particulières ne devaient pas être diffusées en dehors de l’équipe éducative, ces dernières posèrent inlassablement la question du sens de leur présence dans un tel travail. Résistance double à la parole en fait, issue d’un double Blind institutionnel et d’une situation intenable pour les protagonistes : « Parle / ne parle pas ». Du côté du groupe d’éducateurs, il est peut-être difficile de renoncer à un savoir associé à du pouvoir lié à une position professionnelle dominante ; de l’autre, versus maitresses de maison, l’on trouvera quelque bénéfice secondaire à ne pas se risquer à énoncer et mettre en travail sa pratique. Voilà comment l’institutionnel alimente les résistances à la bonne circulation de la parole.

Exemple 2

Cette même circulation de la parole, est un passe muraille fantomatique. Elle dépasse les murs de ce dernier et ne reste pas cantonnée dans l’enceinte de l’établissement.

J’ai reçu il y a peu, un groupe d’éducateur qui étaient tous en grande difficulté dans leur travail d’équipe. Ils venaient me solliciter au cabinet, afin que je travaille avec eux, finançant eux-mêmes le travail. Au cours de la discussion, ils m’apprirent que la supervision qu’ils faisaient depuis des années n’avait pas été reconduite par la nouvelle direction. Leur démarche avait pour but de signifier à celle-ci qu’ils feraient avec ou contre lui ce type de travail. Certains caressaient le secret espoir d’ailleurs qu’à partir d’elle, leur supérieur reverrait sa position et remettrait en place cette instance. Un seul petit problème, insistant, clivait l’équipe : d’aucuns avaient peur de la réaction de ce-dernier lorsqu’il apprendrait ça ; ils n’avaient pas envie de « perdre leur job » (sic) en ces temps difficiles ; d’autres au contraire voulaient le claironner dans l’institution afin que -je cite toujours- la direction « se bouge et réagisse » (sic). J’ai évidemment refusé d’engager un travail dans ces conditions, pointant le contexte surmoïque dans lequel l’équipe était prise. Je leur ai demandé de régler ça d’abord à l’interne, puisque « équipe institutionnelle » était le signifiant maître qui les regroupait, enclenchait la démarche et les faisait en parler, puis de me recontacter…Je ne les ai pas encore revus.

Si j’attrape la question du travail de supervision par la dimension de la parole et du signifiant, c’est parce qu’elle constitue la base spécifique et le fondement éthique de cette pratique langagière qu’est la psychanalyse. On parle de talking cure et pour faire écho à la proposition lacanienne, celle-ci n’a qu’un medium , la parole du patient.

Pourquoi une telle annexion -voire une telle aliénation- à la parole pour la psychanalyse et donc pour le psychanalyste ? A cause des deux principes essentiels qui la conduisent inévitablement au fait langagier : le réel et le transfert. Tous deux sont également à la genèse du travail de supervision de type analytique.

Dires du réel

Le réel, justement, se définit comme l’impossible à vivre, à penser, à dire, à nommer… Mais comment le « parlêtre » peut-il atteindre au réel sinon par la parole ? Pour le dire autrement « Le réel est ce qui ne relève pas du signifiant mais ne peut s’attraper que par lui » (Menès, 2007, 30).

Et justement, ce à quoi l’institution se confronte perpétuellement, livre quotidiennement bataille, c’est bien au réel pulsionnel, sexuel, au réel mortifère de la pulsion de mort. Et je pense ici à la pulsion orale et au rapport anorexo-boulimique des patients qu’il faudra bien pacifier, au réel de la mort d’un résident ou d’un collègue qu’il faudra bien éprouver, au passage à l’acte violent ou sexuel qu’il faudra bien analyser… autant de limitations nécessaires des pulsions par l’appareil, le montage langagier de l’institution tel qu’il se sera façonné à partir de son histoire, de sa culture….

La lutte que livrent les institutions face au réel, le mode de rapport à l’impossible, détermine le politique institutionnel dans son montage, son organisation, le dispositif langagier qui en est le produit. La façon dont seront abordées les résistances au pulsionnel et au sexuel offriront le style de la maison ainsi que la qualité de circulation de la parole. En plagiant Lacan, l’on pourrait dire en effet, que l’institution est structurée comme un langage. Elle aussi est un animal langagier. Je veux dire par là qu’à bien réfléchir, les temps et les lieux, topos et chronos, sont scandés, rythmés, localisés par et dans des espaces / temps d’échanges langagiers que nous pouvons décliner en termes de : réunions (de synthèse, de fonctionnement, pavillonnaire, résidents, etc…), comités (des fêtes), commissions (sur le projet institutionnel), assemblée (générale), de conseil (de la vie sociale), mais aussi entretiens, ateliers, temps de transmission, etc…

L’instance de supervision vient donc comme un signifiant nouveau dans la chaine signifiante institutionnelle. Il participe à ce titre, à la circulation de la parole au sein de son organisation, de l’articulation de scènes langagières dans son dispositif propre. Et ce signifiant peut littéralement se « dé-chaîner » de la chaîne institutionnelle, la scène de supervision virant alors à un vaste défouloir, dans un déchainement des passions transférentielles et des conflits de personnes.

Bref, dans cette logique, le signifiant supervision participe à l’appareillage, au système, au dispositif langagier institutionnel. Il touche donc au lien social soit au « vivre ensemble » du Collectif , bref au Politique . Il organise un discours produisant du lien social, dans la mesure où il autorise à en changer en cas d’enkystement ou de point d’impasse des acteurs dans un discours dogmatique…

Autrement dit, l’instance de supervision d’une part façonne le politique institutionnel, comme nous en instruit la psychothérapie du même nom : le thérapeutique appartient au Collectif, à tous et à chacun. Il n’est pas l’exclusive de tels ou tels, les « psys » par exemple, mais c’est bien l’institution dans son ensemble qui est plus ou moins thérapeutique pour ses membres. La supervision participe au thérapeutique institutionnel dans la mesure où elle s’articule aux autres scènes –certes dans une spécificité d’échange et dans la singularité des règles de son fonctionnement) et non qu’elle accentue les clivages dans le travail institutionnel.

D’autre part, si elle façonne le Politique, elle en est également le produit , la résultante ; le superviseur comme les équipes doivent faire l’effort d’entendre le cadre politique du travail de supervision dans toute commande institutionnelle.

1) Du côté du superviseur

Il existe une responsabilité éthique et politique du superviseur dans le montage du travail de supervision. Par exemple dans la constitution du groupe de travail, qui inclut les chefs de service ou pas, le médecin psychiatre ou pas, les psychologues ou pas…, dans le caractère obligatoire ou non obligatoire du travail ou bien dans la mesure où l’on fait revenir les salariés de leur RTT afin qu’ils participent à la supervision ; dans le fait qu’il existe un pool de superviseurs dans l’association, et que tous les trois ans, ces derniers changent de groupe et d’équipe ; qu’un écrit leur est demandé en clôture de chaque cycle de travail ; qu’une feuille de présence est exigée, que la réunion de supervision pourra être annulée si il n’y a pas 5 personnes présentes au moins etc…

Notre écoute alors en sera modifiée et c’est à nous au moment du montage et de la rencontre de la direction, de l’équipe etc… de permettre la mise en travail initiale de la dimension du Politique via la constitution du cadre de travail de la supervision.

Quelques brèves illustrations :

Exemple 1

Un collègue superviseur réalisait dans l’arrière salle d’un café au bout de la rue de l’établissement, une supervision d’équipe qui l’avait choisi et imposé à sa direction du fait de son lacanisme effréné ; l’équipe en avait également choisi le lieu. L’institution par la voix de la direction, avait accepté l’injonction de l’équipe de payer la dite, sans que celle-ci ne soit contrainte à en rendre compte de quelque manière que ce soit.

Il est évident qu’un tel espace-temps va déployer au sein de l’établissement, une certaine parole pervertie (la règle de confidentialité est remplacée par le secret voire le tabou), qui participera à l’accroissement du clivage au lieu de la circulation langagière, la supervision étant conçue comme un îlot autistique en miroir à une direction qui ne veut rien en savoir. Partage fantasmatique du pouvoir autour d’un pacte scellé par le montage du travail de supervision : la direction garde la gouvernance à l’intérieur des murs, abandonnant l’extérieur à la Chose supervisée.

Exemple 2

Lors des rencontres préliminaires avec l’équipe, celle-ci, fort d’une expérience en la matière, me demande d’accepter le caractère non obligatoire pour ses membres du travail de supervision. La motivation de chacun et de tous suffit, me disent-ils, tant elle est forte. Ils souhaitent ardemment enclencher le travail. Je questionne donc ce point, ce qui n’avait jamais été abordé auparavant dans l’histoire de la supervision de cette équipe. Un débat passionné et passionnant s’engage et chacun découvre le flou de la position institutionnelle en la matière : le chef de service énonce le caractère non obligatoire et les éducateurs prennent conscience qu’ils ne s’étaient jamais intéressés à cette règle implicite faisant « comme si » et incluant les nouveaux membres dans une forme d’injonction « tu dois participer à la supervision !». Ma question est venue mettre en travail une posture perverse de l’équipe traduisible dans la formule qui lui est propre : « Je sais bien que (ce n’est pas obligatoire) mais quand même (je fais comme si ça l’était)… » à entendre comme un aménagement, une atténuation voire un évitement de l’effet de confrontation voire de castration propre au travail de supervision. L’équipe me demanda donc de trancher la question, ce dont je me suis bien gardé, mentionnant qu’il était de ma responsabilité de poser la question mais pas d’y répondre. J’ai spécifié que je viendrai pour ma part, travailler avec les gens présents et un groupe constitué. Ces exemples m’autorisent une transition parfaite avec le second point :

2) Du côté des équipes

Le montage du travail de supervision, et en son sein le choix du superviseur est une question éminemment politique. Aujourd’hui par exemple, à un moment où les différents textes de loi et les différentes procédures qui en sont issues réduisent de plus en plus les institutions en prestataires de service et leurs acteurs en simples exécutants d’une tache, la création d’un espace de supervision peut faire acte de résistance éthique pour les différents professionnels. Encore faut-il que ces derniers acceptent d’être impliqués dans le montage et prennent conscience de la dimension politique qui le sous-tend…

Comment en effet, avec Chobeaux (2007, 28), ne pas se poser la question suivante : « quel est le réel pouvoir des personnes dans bon nombre d’institutions éducatives, pédagogiques, thérapeutiques, politiques, autre qu’une possibilité de parole sans effet ? ».

C’est justement à chacun et à tous, soit aux équipes et à leurs membres à exiger d’avoir leur mot à dire en amont, pour travailler collectivement sur ce qu’est une supervision, si celle-ci correspond à leur besoin, désir, attente… à partir de quelle approche vont-ils travailler ? Selon quels critères et quelle procédure sera choisi le superviseur ? Plusieurs intervenants seront-ils contactés ? Sont-ils vraiment des intervenants extérieurs à la direction, au fonctionnement institutionnel ? Rencontreront-ils l’équipe etc….

JF Gomez ici présent, lors d’une de nos discussions endiablées sur l’institutionnel me disait un jour « qui sait chez les travailleurs sociaux combien est payé le superviseur et qui pose la question (à la direction) ? ». Bref, il ne s’agit pas d’une scène purement clinique qui concerne le psy et/ou la direction mais d’une dimension éminemment politique.

Enfin, last but not least : le transfert

Clinique et Politique de/du transfert

Certes, le transfert chez Lacan, est transfert de signifiants transportés et échangés d’un être à un autre et qui modifie les deux êtres en présence. Les phénomènes transférentiels façonnent donc la circulation de la parole comme son statut dans l’institution et caractérisent à ce titre, le Politique institutionnel tel que je l’ai précédemment défini.

Mais le point d’importance à mon sens, réside dans le cadre institutionnel de nouage du lien de transfert. La place dans le lien sera orientée par l’histoire et la culture de l’établissement, les procédures et autres méthodes de travail, l’actualité contextuelle ou une ambiance institutionnelle largement déterminée par (les modalités d’expression de) la souffrance des patients, résidents ou autres usagers. Dans un raccourci saisissant, l’on pourrait même dire que les pathologies institutionnelles sont celles qui affectent les populations accueillies et qui iront « contaminer » transférentiellement les personnels…

Mais elle le sera tout autant du fait de mon symptôme, de mon propre parcours institutionnel, de mon histoire singulière dans ce service, à mes collègues, par mon statut professionnel, etc... Bref, avec l’énigme de transfert, nous nous retrouvons de plein pied, dans la dialectique que je soulevais au début de mon intervention : le lien de transfert est à la fois ce qui me concerne intimement, subjectivement et à la fois ce qui implique le politique, l’Autre institutionnel. Bref, dans le travail institutionnel le transfert pour reprendre le néologisme lacanien est un lien « extime » qui nous renvoie à cette notion d’un intime extérieur.

En ce sens, l’on peut dire que l’institution conditionne le nouage du lien transférentiel, les phénomènes et les mouvements qui y sont liés .

Autrement dit, la question fondamentale que soulève d’emblée la dimension du transfert dans le travail institutionnel est : à qui appartient-il ? Uniquement aux deux protagonistes du lien, type usager-professionnel ? Ou bien pouvons nous décliner cet « extime » sur plusieurs niveaux d’adresse transférentielle, comme je vais tenter de le faire dans mon premier exemple ?

C’est une question de taille pour ce qui me concerne, dans ma pratique de superviseur, car classiquement l’on définit la supervision comme le traitement des liens transféro-contre-transférentiels entre un professionnel et un usager, un résident, un patient (Rouzel, 2007, 56-58). Répondre à cette question ne signifie pas pour autant, faire appel à une forme d’inconscient groupal ou de notion collectiviste du transfert : « (…) le collectif n’est rien, que le sujet de l’individuel » (Lacan, 1945, 213). Seul le sujet par son acte de parole traduit –au sens où il révèle tout en trahissant- quelque chose de la qualité du lien social et de la circulation de parole, du politique et du contre transfert institutionnel qui est le sien à ce moment là, à cet endroit là.Les pathologies institutionnelles iront donc par voi(e)x de transfert(s) s’incarner dans le dire des personnels. « Transfert(s) de transfert(s) » donc, qui cheminent au sein des témoignages de ces « mauvaises rencontres » réalisées par les professionnels, et qui iront échouer là, au sein de l’espace de supervision, que l’instance se nomme supervision/analyse des pratiques, régulation d’équipe ou régulation institutionnelle.

Quelques illustrations de la division dans/du transfert :

Exemple 1

Il s’agit d’une supervision d’équipe d’un foyer de maison d’enfant. L’éducateur porte l’attèle au poignet, attestant de la violence des coups portés lors d’un corps à corps avec un adolescent de la structure qui ne voulait pas déjeuner dans les temps et retardait tout le groupe dans son départ vers l’extérieur. Je précise par une formule délibérément employée, et ce après la mise en récit de l’évènement par ce dernier, que nous allons voir pourquoi l on en est arrivé là : l’utilisation du « on » -appréciée par les différents participants- conduit à différents niveaux de complexité de la plainte et d’adresse de transfert, repéré quasi immédiatement par les acteurs et que je détaillerai ci-après.

L’éducateur en question est référent. Il a du gérer l’impossible tout l’été avec cet enfant (fugues, vols d’argent, acting sur ses camarades…) et il a été éprouvé depuis de long mois par celui que nous nommerons Sylvain. L’équipe l’assure de son soutien indéfectible dans ce qui s’est passé : « tu as fait ce qu’il fallait faire… tu pouvais pas faire autrement avec ton sylvain ; s’il a été viré c’est plus à cause de ce qu’il avait fait avant ». Ce dernier trimballe un diagnostic de traits autistiques graves qui inquiète l’équipe car elle ne dispose pas de médecin psychiatre ni, depuis quelques mois, de psychologue dans l’établissement. La séance se poursuit levant a minima le refoulement d’équipe : ça ne s’est pas passé n’importe quand, ni n’importe où, mais le week-end. Or les temps de week-end, à l’instar de ce qui se passe pendant les vacances, les jeunes qui disposent de plusieurs lieux, sont concentrés en fonction du site où réside le plus grand nombre d’entre eux, les obligeant à désinvestir leur chambre, leurs éducateurs habituels etc… La levée du refoulement se précisera sur un point : il y a des fugues de jeunes lors des week-ends qui ne retournent pas dans leur famille…mais dans leur chambre et sur le lieu institutionnel où ils résident habituellement.

Cet exemple issu de ma pratique m’a enseigné l’existence du transfert et du contre transfert institutionnel comme l’écrivait F. Tosquelles, et ce à plusieurs niveaux de résonance :

1) Premier niveau : le lien inter-individuel

Il existe une histoire du lien « d’ hainamoration » entre l’éducateur et Sylvain, la rencontre de deux symptômes, au sens analytique du terme, qui va se transformer en « mauvaise rencontre », lors du clash .

2) Niveau deuxième : l’équipe

La charge de culpabilité qui se révèle dans la parole de déni, nous amène à interroger ceci : l’articulation de la place de référent dans le travail d’équipe auprès de Sylvain. A minima l’on peut entendre que le professionnel est peut être le bras armé et vengeur d’une équipe qui n’en peut plus de cette prise en charge (par rapport au groupe d’enfant, à la pression d’une direction, etc…).

3) Niveau troisième : le travail institutionnel

Comment dans la culture, l’histoire, la pratique clinique de cet établissement se conçoit la question de la référence ? Est-on référent d’une situation ou d’une personne ? Ce qui modifie nécessairement quelque chose du lien. Comment l’éducateur a-t-il « hérité » de la référence, au sein du travail d’équipe et de procédures (plus ou moins formelles) d’attribution en vigueur ?

4) Niveau quatre : le Politique ou le groupe institutionnel

Celui-ci se trahit certes dans le dysfonctionnement lié à l’absence de « psys », ce qui potentialise l’angoisse de l’équipe comme de l’éducateur, mais il nous est surtout révélé par cette migration imposée, d’un site à un autre, sans qu’aucun sens autre que fonctionnel et budgétaire ne soit mis en travail ; migration non pas tant instituée qu’institutionnalisée, qui oblige le résident à investir puis désinvestir l’espace-temps et les personnes. Cette violence institutionnelle ne va pas sans produire de la pathologie institutionnelle à tous les étages.

2) Exemple 2

Le travail de supervision s’engage à la demande d’une équipe de foyer relayée par le chef de service « officiel ». Mais sa parole faisant peu autorité dans l’instauration du travail, c’est au fil des séances la parole d’un membre du groupe, le plus ancien, un des « signifiants maitres » de l’équipe qui émergea. Son désir avait amené le travail de supervision. En cours d’année, ce « leader » officieux, pour des raisons personnelles, quitta la structure. L’équipe confrontée à cette perte, put verbaliser sa difficulté : ils m’annoncèrent que leur véritable chef de service venait de les quitter. Avec lui, c’est le travail de supervision himself qui s’arrêta, ne pouvant plus être investi transférentiellement par l’équipe comme ce fut le cas initialement. Le chef de service de son côté, je crois parce que cette instance appartenait à son rival sinon statutaire, en tous les cas fantasmatique, ne prolongea pas l’instance de supervision à qui elle était associée.

In fine

En conclusion, la supervision façonne le dispositif global d’échange langagier institutionnel, comme il en est également le produit . Qu’est ce qu’un dispositif ?

Avec Agamben (2007,32-32) et dans le prolongement de Foucault, l’on peut dire que le dispositif est « (…) tout ce qui a, d’une manière ou d’une autre, la capacité de capturer, d’orienter, de déterminer, d’intercepter, de modeler, de contrôler et d’assurer les gestes, les conduites, les opinions et les discours des êtres vivants ». C’est dire l’importance du dispositif institutionnel car il « implique des sentiments plus ou moins imprimés par contrainte dans les âmes » (Agamben, 2007, 12)

Le dispositif ne concerne donc pas que les écoles, prisons, asiles, usines ou autres téléphones portables ou pouvoirs juridiques ou techniques mais « (…) pourquoi pas le langage lui-même , peut-être le plus ancien dispositif dans lequel, plusieurs milliers d’années déjà, probablement incapable de se rendre compte des conséquences qui l’attendaient, un primate eut l’inconscience de se faire prendre ».

A chacun, sujet, équipes, superviseur, groupes institutionnels de saisir les enjeux politiques et cliniques dans lequel la scène de supervision « se fait prendre », car tout dispositif implique un processus de subjectivation, chaque dispositif produit son sujet (Agabem, 2007, 27). Je crois avoir finalement aujourd’hui tenté de préciser comment cette instance de travail pouvait provoquer et impliquer dans un même mouvement, le sujet clinique et le sujet politique.

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La supervision d’équipes en question à l’éclairage des apports de la psychothérapie institutionnelle

Joseph Mornet*

Parler de supervision, analyse de pratiques, régulation d’équipes ou analyse institutionnelle présuppose une théorie du groupe. Celle que je vais vous proposer puise ses sources dans la psychanalyse et dans la psychothérapie institutionnelle. C'est-à-dire que je pose comme point de départ, la reconnaissance du groupe comme ayant un psychisme propre et donc soumis à l’inconscient, à la fabrication de symptômes et aux capacités d’établir des liens transférentiels.

Psychanalyse et psychothérapie institutionnelle

On a pu dire que la psychothérapie institutionnelle était née de la rencontre de la psychanalyse et de la psychiatrie. Le lien qui unit les deux constitue un élément fondamental et constant de son développement depuis ses origines. Cette alliance n’a pas toujours été sereine. Dès l’origine, de violents débats ont opposé les adeptes de la psychanalyse aux psychiatres « désaliénistes » d’appartenance communiste idéologie reprochant à la science freudienne des attaches trop bourgeoises. L’’hôpital n’est ni un village, ni une usine, renvoie Louis le Guillant à François Tosquelles à Bonneval en 1951, et il n’a que faire de singer leurs institutions. Le malade doit certes participer à des groupes, mais des groupes humains réels auxquels ils appartiennent et continuent d’appartenir » (1).

Depuis, l’idée d’un transfert possible pour le psychotique, le concept de forclusion, l’abord structural de la psychose et de la névrose, ou les différenciations de l’imaginaire, du symbolique et du Réel ont longtemps continué à faire querelle dans l’école lacanienne malgré le Séminaire de Lacan sur les psychoses (2). Dès 1966 Jean Oury regrettait « que les avatars des sociétés de psychanalyse existantes ne facilitent pas la chose » que constituait « l’entreprise extrêmement complexe … de la vie en commun avec des psychotiques dans un Collectif » , » (3).

Malgré ces avatars d’école, c’est sur la psychanalyse que la psychothérapie institutionnelle a fondé sa théorie de l’aliénation mentale. En retour, c’est l’ouverture sur le champ de la psychose opérée par la psychothérapie institutionnelle qui a permis à la psychanalyse de poursuivre le travail entamé par Freud au-delà du cadre de la cure type de la seule névrose, dans les pistes qu’il avait ouvertes notamment à partir du travail sur Schreber et dans les prolongements vers une « psychanalyse » sociale

Jean Ayme résume ainsi le lien entre l’origine de la psychanalyse et celui de la psychothérapie institutionnelle : « On pourrait dire que si l’hystérique fut le maître de Freud, le schizophrène fut le maître de la psychothérapie institutionnelle » (4). Les deux partent du même point de départ, celui du constat de l’obstacle au soin que constituait le lien même au patient ou au cadre institutionnel. Leur trouvaille a été d’utiliser cet obstacle non plus comme un frein ou un empêchement mais, bien au contraire comme un levier sur lequel le soin s’appuie. La relation à l’institution, comme celle au thérapeute pour l’hystérique, devient la matrice même et le ressort de la thérapie. Encore fallait-il savoir ouvrir les découvertes freudiennes à la psychose et à l’institution, choses qui n’avaient jamais été réellement faîtes.

Tosquelles a défini toute psychothérapie à partir de l’image de la marche. Comme elle, elle doit s’appuyer sur deux jambes, l’aliénation sociale et mentale : privilégier l’une au détriment de l’autre revient à se condamner à l’unijambisme. C’est ce que Jean Oury a récemment formalisé dans des rencontres au Japon : « ce qui est en question c’est la rencontre logique entre deux types d’aliénation : l’aliénation sociale telle qu’elle est parfaitement articulée par Karl Marx, forme première de surdétermination (au sens littéraire ou analytique), et une autre détermination, celle de l’inconscient. C’est la découverte majeure de Sigmund Freud, je l’appelle l’aliénation transcendentale. C’est la rencontre de ces deux surdéterminations qui constitue le terrain logique à quoi l’on a affaire. C’est ce que j’ai appelé la sous-jacence, le lieu de rencontre entre ces deux types de surdéterminations » (5)

Toute analyse institutionnelle s’appuie, d’abord, sur la jambe sociale : mais elle n’oublie jamais la deuxième qu’elle soit individuelle ou groupale, c’est à dire constituée d’un inconscient et prise dans une dynamique de transfert.

Racamier décrit bien comment institution et transfert sont indissociablement liés dans la rencontre avec le psychotique. Comment « mettre au point les conditions institutionnelles propres à garantir un exercice satisfaisant des psychothérapies psychanalytiques chez les psychotiques ? » se demande-t-il ? « Or dans cette demande apparemment simple l’institution se trouve concernée dans sa totalité… Le transfert psychotique est actuel et diffus ou polyobjectal, le contre-transfert est élargi au-delà du cadre strictement psychothérapeutique » (6). Tosquelles parlera de « transfert multiréférentiel » , Oury de « transfert éclaté ». Pierre Delion appellera « fonction phorique » la capacité de « porter » que peut posséder une institution lorsqu’un homme est « dans un état de dépendance tel qu’il a un besoin incontournable de l’autre pour être porté par lui soit physiquement, c’est le cas du bébé qui ne peut marcher tout seul, soit psychiquement, et c’est le cas de beaucoup personnes psychotiques qui ont longtemps, voire toujours, besoin de portage pour pouvoir suivre leur destin pulsionnel » (7).

C’est le cas de toute institution a un moment donné de sa marche lorsqu’elle a besoin de retrouver une cohérence, ou une consistance perdue ou fragilisée au contact même de ceux dont elle a la charge, ou bien de par sa soumission inévitable aux aléas délétères de ses contraintes institutionnelles, de la résultante du jeu complexe des relations entre les sujets qui la constituent, ou encore des accidents qui jalonnent fatalement son histoire.

C’est ce qui fonde toute analyse institutionnelle et tout travail de supervision d’équipe.

Groupe, institution et psychanalyse

Au Ve Congrès Psychanalytique de Budapest en 1918, Freud exprimait ces voeux : « les malades névrotiques ne doivent pas être abandonnés aux efforts impuissants de charitables particuliers. A ce moment-là on édifiera des Etablissements, des Cliniques, ayant à leur tête des médecins psychanalystes qualifiés et l’où on s’efforcera, à l’aide de l’analyse, de conserver leur résistance et leur activité à des hommes, à des femmes, à des enfants … Quelque soit la forme de cette psychothérapie populaire et de ses éléments, les parties les plus importantes, les plus actives demeureront celles qui auront été empruntées à la stricte psychanalyse dénuée de tout parti pris » (8). Cette vision prophétique de Freud est à relier avec ses œuvres de psychanalyse sociale car il y pressent bien que dans l’élargissement social du strict cadre de la cure, des conséquences théoriques en découleraient.

La psychothérapie institutionnelle est née, nous l’avons dit, de la rencontre entre la psychanalyse et la psychiatrie : il faudrait y ajouter « et de l’analyse sociale ». C’est bien du constat qu’une institution de soin fonctionnait comme un groupe social soumis à ses pesanteurs et à ses déterminations qu’est née la nécessité de le travailler et de le transformer. Le transfert n’est pas qu’une question d’échanges d’imaginaires et de subjectivités : il se joue aussi dans des pratiques institutionnelles, dans des contextes politiques et dans des dépendances économiques. Un collectif soignant, comme le souligne Jean Oury, « obéit à des lois très particulières… Il présente une inertie relativement indépendante des intentions de la population qui y séjourne… Cet ensemble fait pression sur les événements internes, cette pression est une forme d’aliénation sociale » (9). La psychothérapie institutionnelle a, en quelque sorte, donné à la psychanalyse sa véritable légitimité sociale.

Pour cela, il est indispensable de faire un retour sur les textes de Freud. Si dans « Totem et tabou » (1913), il essaie d’élaborer une théorie de la naissance de l’humanité et du fondement des deux interdits majeurs de la civilisation, le meurtre et l’inceste, il affirme dès 1921 dans le « Psychologie collective et analyse du Moi » que « la psychologie individuelle est, aussi, d’emblée et simultanément, une psychologie sociale ». Dans « Malaise dans la culture » (1929), il applique, enfin, ses théories psychiques individuelles aux groupes : qu’ils soient familles, foules, sociétés ou Etats, ils sont menés par les mêmes mécanismes que les individus. Suggestion, identification, idéal du Moi, fantasmes, libido, pulsions de vie ou pulsions de mort constituent les moteurs psychiques des groupes et interagissent avec leurs membres.

Wilfred Ruprecht Bion élabore, quelques années plus tard, une véritable théorie psychanalytique d’un psychisme groupal basée sur l’hypothèse d’une « mentalité groupale ». Il la définit comme une activité mentale collective inhérente au fait des groupements sociaux et générant des modes de fonctionnement mentaux qui ne doivent rien aux décisions voulues individuellement par ses membres. Il note, par ailleurs, que la névrose est « le problème central » de tout groupe, celle des chefs y occupant une place privilégiée puisque c’est sur elle que se modèlent les relations des membres du groupe entre eux (10).

Le psychanalyste Didier Anzieu étudiera de façon plus méthodique les groupes en rapport avec le rêve et le jeu en y repérant, de la même manière, le travail de l’inconscient, et de ses mécanismes de déplacement et de condensation. René Kaës a prolongé ces théorisations avec celles de « groupe interne » et d’ « appareil psychique groupal » . Dans ce nouvel abord analytique, le groupe devient un lieu spécifique de production de représentations qui ne sont pas accessibles autrement que dans la situation de groupe et provoquant chez ses membres des contenus mentaux particuliers, différents des contenus mentaux du sujet quand il est seul.

Cet aspect de psychisme groupal est facile à illustrer.

Première vignette clinique : la « voleuse »

L’exemple montre comment une question qui avait divisé l’équipe au sujet du remplacement ou non d’une personne malade a resurgi et a été mise en acte par une patiente autour du signifiant de « voleuse ».

Deuxième vignette : « la chute »

Une collègue (secrétaire médicale) fait une chute grave dans un escalier de son domicile et devra rester invalide. Nous prenons plusieurs mois avant de décider à la remplacer : lorsque notre choix se fixe enfin, un malade saute par le fenêtre de la salle d’attente, juste devant son ancien bureau (mais un jour où il est vide).

Pour être complet sur l’approche groupale qui fonde la psychothérapie institutionnelle, il faut souligner qu’au-delà d’une théorie clinique de la psychose, elle est une théorie sociale de l’homme et de sa situation au monde. C’est pour cette raison qu’elle s’est appuyée, dès ses origines sur le travail de Marx et de Sartre. Du marxisme, elle a repris la notion d’aliénation, non plus limitée comme chez Freud au seul rapport de l’individu avec lui-même, mais située dans le lien économique et productif qu’il entretient avec le groupe. De Sartre, elle a utilisé la théorie des groupes, de leur évolution et de leur mort pour fonder une véritable « praxis » institutionnelle.

Le point de départ de la psychothérapie institutionnelle est le constat, comme chez Marx, que la vie des hommes n’est pas une donnée programmée, un « déjà-fait » dans lequel l’homme serait inscrit de manière déterminée. La vie des hommes et des institutions est « à faire » et doit toujours rester « à faire ». C’est l’héritage qu’a laissé Tosquelles dans un texte écrit quelques mois avant sa mort : « je reste convaincu que tant qu’il y a des hommes à la surface du monde, quelque chose de leur démarche reste acquis, se retransmet, disparaît parfois, mais aussi ressurgit quoi qu’il en soit des catastrophes mortifères qui nous assaillent souvent » (11) .

Toute institution, par ailleurs, doit lutter perpétuellement contre ses forces d’inertie et de chronicisation (l’institué) et doit savoir mettre en place des forces de mouvement, voire de renversement (l’instituant). Sartre appelle pratico-inerte l’immobilisme institutionnel : Jean Ayme a fait de ce concept un des concepts clefs de la psychothérapie institutionnelle. C’est la praxis (l’action créatrice) qui sort le groupe du pratico inerte.

C’est de la nécessité instituante que sont nés deux des axes majeurs du travail de désaliénation institutionnelle. Les « clubs » (associations 1901) permettent de déjouer aussi bien les pièges de la hiérarchie organisationnelle, des répartitions de rôles et de statuts que ceux du seul maintien de la relation thérapeutique au psychotique à son niveau imaginaire et éthéré. Dans un club on partage, on œuvre et on redistribue les fatalités statutaires et fonctionnelles. Les « clubs » concernent aussi bien les patients que les soignants et l’ensemble du personnel. Ainsi, à Saint Martin de Vignogoul, nous nous sommes dotés, au fil du temps, de trois associations : l’un qui concerne la gestion de toutes les activités intra-institutionnelles et est l’affaire de tous, soignants, soignés et ensemble du personnel. La deuxième gère les structures extra-hospitalières (appartement thérapeutique et CATTP). La troisième est une association de recherche et de formation sur la psychose.

Le deuxième axe est constitué par l’ensemble des réunions qui structurent l’institution et qui réunit les uns et les autres dans divers regroupements plus ou moins larges, le tout constituant la partie active du travail permanent sur l’institution elle-même, sa fonction soignante et son organisation.

Périodiquement, une institution est confrontée aux limites même de ses capacités de régulation et d’analyse : c’est là que se pose la question de l’intervention d’un tiers.

Soigner les soignants

La psychothérapie institutionnelle s’est données aussi cette définition : « La PI c’est soigner les soignants ». Comment prétendre soigner les autres si on ne se sent pas soi-même bien soigné ?

C’est dans cette nécessité que s’ancre toutes les pratiques d’analyse et de supervision institutionnelle ;

J’illustrerai ce point, non pas à partir de mes propres interventions, mais à partir de l’expérience pratique de saint Martin telle qu’elle a évolué au cours de ses 37 ans d’histoire.

Histoire des analystes à St Martin :

On peut diviser cette histoire en deux : celle de groupes de formation en commun et celle d’interventions ponctuelles d’analystes extérieurs

Des groupes de formation communs :

Le groupe qui a créé Saint Martin s’est constitué autour d’une participation commune à un groupe d’expression corporelle animé par Laura Scheleen, ancienne danseuse et psychanalyste.

Cette forme de participation groupale se poursuivra ponctuellement au cours des années : deuxième intervention de Laura Scheleen, week end de bio-énergie avec Byranjee, corps et video avec Schutzenberger, hypnose ericsonnienne avec Roustang.

L’avantage : une expérience de partage groupal (renforcement du groupe), apprentissage d’une pratique qui peut infiltrer la pratique de l’institution, beaucoup moins cher et plus directement en bénéfice pour l’institution.

Les limites : ces groupes peuvent amener des proximités peu évidentes à gérer ensuite, sans parler qu’elles découpent en deux, ceux qui y taient, et ceux qui n’y étaient pas.

Des analystes institutionnels :

Pendant ces 37 ans nous avons eu recours par cinq fois à des analystes institutionnels. On pourrait résumer ainsi ce qui s’est travaillé autour.

Le premier : se défaire des idéologies soixante-huitardes, et exclure comme il y avait eu des exclusions (licenciements économiques).

Le deuxième : qu’avait vu cet œil ? L’argent et un signifiant : le « pas contre »

Le troisième catégoriel (uniquement pour l’équipe infirmière) : naissance des réunions catégorielles

Le quatrième : conflits importants, surtout dans l’équipe des psy (à tel point qu’il a été nommé, un moment par certains, un « cinquième psychiatre »), appel à un vieux routier de la PI, Roger Gentis.

Le cinquième : deux événements douloureux (suicide d’un patient et mort d’une soignante), plus vente de la clinique, sentiment de ne pas faire face … Gros travail autour de la décision, choix d’un analyste local, constitution d’un comité, qui propose « un » candidat refusé car trop pris dans des enjeux locaux … mais modifications institutionnelles.

En conclusion …

Il serait intéressant de mettre en regard ces pratiques institutionnelles et les démarches d’évaluation qui sont actuellement imposées aux établissements. Qu’est-ce qui les unit ? Qu’est-ce qui les sépare ?

La première se base sur la singularité, sur l’écoute et la mise en forme des pratiques pour une meilleure qualité faite de rigueur mais aussi de créativité. Sa rigueur de formalisation ne se limite pas au quantifiable et au généralisable.

La seconde se base sur l’uniformisation des pratiques à travers des cadres pré-établis : elle n’accorde d’importance qu’au quantifiable. Par là, elle contient, en elle-même la mort de toute créativité qu’elle soit individuelle ou institutionnelle. C’est le règne du « formel » c'est-à-dire du « semblant » et du transparent. C’est pour cela que l’on peut penser, à bon droit, qu’elles sont dans la droite ligne de ce que Freud a énoncé comme « pulsion de mort ».

Notes

1 – AYME J., Contribution à l’histoire de la psychothérapie institutionnelle in L’information psychiatrique, 59, 3, 1983, p. 405. Jean Ayme raconte cette anecdote dans le livre en hommage à Lucien Bonnafé paru chez l’Harmattan en 2005, Lucien Bonnafé, psychiatre désaliéniste : Lucien Bonnafé écrivait en 1947 dans L’évolution psychiatrique que « le fait dominant de l’histoire contemporaine de la psychiatrie est incontestablement l’avènement de la psychanalyse » mais signait deux ans plus tard un texte dénonçant la psychanalyse comme « idéologie réactionnaire au service de l’impérialisme américain ».

2 – LACAN J., Les psychoses, Séminaire III, Paris éditions du Seuil 1982

3 – OURY J., 1966, Communication à l’occasion du Congrès de l’Ecole Freudienne de Paris, in Psychiatrie et psychothérapie institutionnelle, Nîmes, éd. Du Champ Social, 2001, p. 162-163

4 - AYME J., 1994, Essai sur l’histoire de la psychothérapie institutionnelle in Actualité de la psychothérapie institutionnelle, Vigneux, éd. Matrice, p.33.

5 – OURY J., 2007, Rencontre avec le Japon, Vigneux, éd. Matrice, p. 49

6 – RACAMIER P. C., 1973, Le psychanalyste sans divan, Paris, éditions Payot, p. 56

7 – DELION P., 2005, Soigner la personne psychotique, Paris, éditions Dunod, p. 111

8 – FREUD S., 1918,, Les voies nouvelles de la thérapeutique psychanalytique, Ve congrès de Budapest, in La technique psychanalytique, Paris, éd. PUF, 1972, p.140-141.

9 - Quelques problèmes théoriques de Psychothérapie institutionnelle, p. 169

10 – On retrouve un écho de ce constat de Bion dans cette phrase d’Oury : « Tous les ratés, toutes les déficiences d’un collectif s’inscrivent sur le corps » (OURY J., DEPUSSE M., 2003, A quelle heure passe le train…, Paris, éditions Calmann-Lévy, p. 83)

11 -TOSQUELLES F., in DELION P., 1994, A ctualité de la psychothérapie institutionnelle, ouvrage collectif, Vigneux, éditions Matrice, p. 426

*Joseph MORNET est psychologue et psychothérapeute au Centre Psychothérapique Saint Martin de Vignogoul depuis sa création en 1972. Il a notamment publié « Le corps et la psychose » et « Psychothérapie institutionnelle, histoire et actualité » (éditions du Champ Social). Il est, également, administrateur de la Fédération Croix Marine.

Tenir le fil rouge…

Jean-François GOMEZ

1-Ma contribution au fil rouge qui nous a été proposé par Joseph Rouzel commencera par une anecdote qui m’est venu en écoutant les différents intervenants. Elle illustre les interrogations que j’avais déjà formulé au moins une fois dans la salle. Il s’agit d’un jeune directeur qui prend son premier poste dans la région parisienne : moi même. Après un longue pratique et expériences d’éducateur sur le terrain, me voilà directeur, à partir de circonstances que je ne développerai pas ici. Le fait est que l’établissement était suffisamment difficile pour que je développe un réflexe : l’appel à un superviseur. Je recherche un organisme crédible sur la place de Paris, et je reçois un formateur qui accepte d’étudier avec moi la question. Je lui parle longuement de la difficulté des éducateurs, plus que celle que je rencontre moi même. Il m’apparaît, à moi, que les éducateurs et l’équipe qu’ils constituent « doit prioritairement changer ». Le formateur en question m’écoute raconter mon histoire, puis me fait préciser l’endroit où je pose la question, finit par me pousser dans mes retranchements, me fait dire que moi seul ai le désir que cette institution change, puis me fait apparaître … que c’est précisément ce désir que je dois mettre au travail en me trouvant un superviseur.

Je considère que cet intervenant institutionnel qui a refusé de rentrer dans mes bottes m’a aidé à faire ultérieurement plusieurs démarches, me conduisant à envisager les choses tout autrement. Par la suite, j’ai pu engager un travail personnel qui m’a enrichi et peut être « sauvé », mais aussi j’ai mis en place des situations de supervisions en groupe de directeurs. Cette question renvoie à la question du politique, dans l’institution, qui a été évoqué à plusieurs reprises. Ne rentre–t-il pas dans la compétence du superviseur, justement, de savoir dire non ? Il me semble que la supervision ne saurait régler un malaise d’équipe quand celui-ci est lié, comme je l’ai vu malheureusement trop souvent à une certaine sauvagerie des relations, à des lieux où rien n’est fondé véritablement et où la vie en commun se traduit par du meurtre et de l’inceste. Bien sûr, ces mots paraissent très fort, on peut les édulcorer en parlant de gens qui se bouffent entre eux, ou qui collent entre eux, de relation incestuelles comme en parle Racamier et non incestueuses, mais c’est un peu la même chose. La supervision ne saurait régler quelque chose qui serait l’absence de forces instituantes qui ne jouent pas leur rôle.

2-J’ai été très intéressé par l’exposé de nos amis suisses Françoise Tschopp et Isabelle Koli-Ottiger qui nous ont montré une culture de la supervision qui n’est pas la notre, ou bien que nous avons perdu. Cette culture semble intégrée, dans leur pays, à l’acte professionnel et même être transmise aux étudiants de l’Ecole des Hautes Etudes Sociales, comme on dit là-bas. Leur exposé m’a fait encore penser à des souvenirs personnels, et je m’en excuse : déjà dans les années soixante et dix quatre vingt, à l’école d’éducateurs de Buc-Versailles dirigée par Maurice Capul (un grand monsieur de l’éducation spécialisée), école que j’ai connue comme stagiaire éducateur en formation puis comme intervenant, les étudiants (dont je faisais partie) bénéficiant, en plus de leur « garant de stage » qui à l’époque, faisait une formation de deux ans avec présentation de mémoire et travail sur les dimensions de l’évaluation, bénéficiaient d’entretiens hebdomadaires avec des professionnels désignés comme « conseillers pédagogiques »et qui étaient assez expérimentés. Ces conseillers pédagogiques qui ne rencontraient les étudiants que lors de ces entretiens avaient eux même des contrôles réguliers. Ils recevaient les stagiaires pour un travail qui pourrait s’apparenter à de la supervision et qui s’appuyait sur des descriptions de situations. C’est ce que j’appellerai culture de la supervision, puisqu‘elle était intégrée au processus de formation et je peux dire que les étudiants en étaient friands. J’ai bénéficié du système en tant qu’étudiant, puis ai fait parti de ces fameux conseillers par la suite. Ce fut une belle expérience.

3-Pour reprendre nos travaux de l’après-midi du dimanche, mon introduction aura été un peu plus longue que prévue, compte tenu de l’absence inopinée de Jacques Cabassut qui a dû s’excuser. Je commence par une information lue sur Internet et qui est parue dans le journal Le Figaro. Deux pilotes d’Airbus accompagnés de leurs passagers, à l’occasion d’un vol de grande ligne ont eu, semble-t-il une distraction et ne sont pas arrivés à l’heure. A l’aéroport prévu où on les attendait avec leurs voyageurs, des avions de chasse était prêts à décoller pour aller à leur secours. Finalement les pilotes se sont posés sans encombre après avoir dépassé leur destination de 241 kilomètres. L’explication est assez curieuse : ils s’étaient engagés dans une discussion passionnante et houleuse sur leur compagnie. Finalement, ces deux pilotes parlaient sans tiers de leur institution et l’affaire a mal tourné. D’après les dernières informations, on a tout de même demandé vigoureusement des comptes à ces deux « dirigeants».Cette affaire montre assez bien que faire circuler la parole dans une institution ne suffit pas. Elle rejoint aussi quelques constats que j’avais déjà faits à une communication organisée par le CREAI de Loire sur le livre de Christian Morel sur les erreurs absurdes et persistantes ( Les décisions absurdes, sociologie des décisions absurdes et persistantes, Gallimard, 2002 ).

4- Je continuerai par une remarque trouvée dans un ouvrage de Kundera, l’Art du roman (Folio Gallimard, 1986).On connaît le regard plus que malicieux de Milan Kundera sur le monde et les hommes, plus encore sa capacité de renversement des situations. Dans ce livre d’essai, l’auteur évoque la longue histoire du roman au fil des siècles et montre que le Don Quichotte et sa découverte de l’ambiguïté du monde coïncide avec la disparition de Dieu des institutions, en tout les cas, un Dieu qui aurait en quelque sorte un esprit de sérieux, ce qui pourrait s’illustrer par un proverbe juif qui dit : « L’homme pense et Dieu rit ». Décrivant le rire de Rabelais(qu’on peut évoquer ici dans ce coin magnifique du vieux Montpellier qu’il a sans doute fréquenté),l’auteur nous rappelant l’histoire de Pantagruel dit ceci : « Dans le troisième Livre de Gargantua et Pantagruel, le premier grand personnage romanesque qu’ait connu l’Europe, est tourmenté par la question :doit-il se marier ou non ?Il consulte des médecins, des voyants, des professeurs et des poètes, des philosophes qui à leur tour citent Hippocrate, Aristote, Homère, Héraclite, Platon. Mais après ces énormes recherches érudites qui occupent tout le livre, Panurge ignore toujours s’il soit ou non se marier. »Finalement le rire de Rabelais pourrait éclairer nos travaux pour une critique des experts en tous genre, et nous rappeler qu’il est difficile de solliciter ces derniers dans le domaine de la subjectivité mais aussi des valeurs, pas plus que dans le monde de l’éthique où finalement, on est toujours seul…sauf si l’on est « un superviseur qui se croit super » pour reprendre un jeu de mot initial de Joseph Rouzel.

5-En allant vers une élaboration plus structurée et le monde de l’institution médico-sociale, je citerai un article paru dans un des derniers numéros du Journal des psychologues et d’un volumineux dossier sur la supervision. Il y a là dedans beaucoup de choses. J’ai personnellement remarqué un article d’un psychologue qui a mal tourné :Il est devenu directeur ( Le journal des psychologues , Septembre 2009, n° 270, François Hervé,p.41-44). Un des premiers constats qu’il fait dans sa contribution, c’est qu’en général les psychologues sont d’accord avec la supervision…à condition d’être superviseurs. A la fin de son texte, il fait un constat pratique qui me paraît particulièrement intéressant sur les pratiques cliniques dans une institution qu’il a dirigé. Selon lui, il y a un lien entre une certaine indigence clinique dans les établissements et la pratique de la supervision. Il donne l’exemple de ce gros établissement où, dans les différents services, les places de psychologues étaient très mal occupées ou pas occupée du tout. Soit qu’on n’ait pas pourvu les postes de psychologues pour des raisons vraisemblablement assez douteuses, soit qu’on ait pourvu les postes à doses homéopathiques par des temps très partiels qui imposaient des modes de fonctionnements peu probants. Or, ce que l’auteur de cet article remarque, c’est que la demande de supervision diminue et s’estompe à mesure que la question est bien posée dans les différents services dont il a la charge. Le constat qui est fait dans cet article correspond à ceux que j’ai pu faire ici ou là dans ma propre pratique. Il n’est pas impossible que la demande de supervision, sa récupération même dans les institutions, puisqu’on a vu des textes réglementaires imposer celle-ci, par exemple dans les ITEP comme indice de bonne pratique professionnelle. Personnellement, je pense que cette question est d’une grande importance. Je ne sais pas si nous épuiserons ici le sujet, mais j’insisterai quand même pour dire que dans une institution thérapeutique ou rééducative, il ne s’agit pas d’introduire un discours sur la clinique , mais une pratique clinique . Or l’expérience montre que lorsque cette pratique clinique existe vraiment, s’engagent toujours de sérieuses modifications positives, que la toute-puissance des équipes dont on a déjà parlé ici, - ou leur impuissance, ce qui, au bout du compte est la même chose - se trouve confrontée à des limites. Par exemple : limite de l’action éducative confrontée à la démarche thérapeutique ; limite des échanges « à propos de l’enfant » ;nécessité de contenir des informations, d’en empêcher d’autres etc…etc… J’entends par « pratique clinique »une situation où l’on ne se contente pas de la présence d’un psychologue clinicien ou de conversations intelligentes sur le comportement des usagers, pas plus que d’interprétations ou des conseils prodigués aux éducateurs ou soignants qui vivent auprès de ces derniers, pas plus que de la bientraitance, de la bienséance ou de la bienfaisance, mais qu’on s’attache à créer pour eux une autre place et une autre scène, respectée et défendue par l’institution toute entière.

7-Ici, bien sûr, nous rencontrons, encore une fois les hypothèses de la Psychothérapie Institutionnelle et de Tosquelles qui montrent que dans une institution, doit régner un climat propice au soin, qu’il vaut veiller aux moindres détails, mais aussi la solidarité des différentes instances entre elles, ce qui n’a rien à voir avec un erreur assez habituelle qui peut en être faite par ceux qui pratiquent ce courant par le versant le plus facile, l’idée qu’on fonctionne globalement. Précisément la Psychothérapie Institutionnelle se méfie de toutes formes de globalisation et il n’est pour le démontrer que décliner le concept de « distinctivité », expliquée de mille façon dans Le Collectif ( Le Collectif, le séminaire de Sainte Anne , Jean Oury, Champ social, Nimes, 2005) ou encore de compter les nombreuses instances qui s’ajustent, se différencient et s’articulent au Château de Laborde. C’est ainsi que dans ce « jeu de Loi », la psychothérapie peut exister, dans sa pleine réalité, avec un contrat rigoureusement posé.

8-Les points ci dessous ont été précisés au cours d’une discussion très vivante. Après l’exposé du psychologue Joseph Mornet auteur d’un livre sur la Psychothérapie Institutionnelle( Psychothérapie Institutionnelle, historique et actualité , Champs Social Nimes,2007) qu’on pourra consulter ici même, j’ai demandé des précisions sur l’expression employée à plusieurs reprises suivant laquelle ce courant devenu minoritaire serait de « soigner les soignants ». Il me semble en effet que Tosquelles parlait autrement. La phrase entière que je lui ai entendu dire, conformément au fameux ouvrage innovant de Herbert Simon qui l’a inspiré : « avant de soigner le malade, il faut soigner le service ». Cet écart du dire pourrait nous entraîner loin et l’on a vu dans les exposés qu’il y a de nombreux points de vue au moins sur la question. Pour ma part, je pense - avec toutes les réserves que suppose une application qui a été la mienne dans des institutions médico-sociales et non dans des institutions psychiatriques - que les cliniciens ont à avoir un regard commun sur les conditions de la pratique clinique, ont a créer un « monde commun » (Annah Arendt) avec les soignants ou les éducateurs, que ce regard sur l’organisation participe du climat de soin nécessaire pour introduire de vraies thérapies. Cette question touche autant à la question clinique qu’à la question politique, - et c’est peut être la même - car aborder les différents acteurs sans tenir compte de leur fonction, leur qualification, quelquefois chèrement acquise, oublier les questions de statut, oublier la loi sociale, les conventions collectives, les subtiles articulations entre l’établissement et l’association, c’est d’une certaine façon, se mettre en position (j’avais écrit « potion », qui fait penser à la potion magique que proposent certains analystes institutionnels), de super thérapeute de gens qui exercent un métier, qui demandent à être soutenu, mais pas d’être soigné, et qui, s’ils avaient à le faire, le feraient sûrement ailleurs. Il y a là encore une question théorique inépuisable qui a été abordée au gré de plusieurs questions qui touchent à ce que je désignerai comme « le corps de l’institution » mais aussi le distinguo fameux entre les notions d’ institution et d‘ établissement (voir Jacques Cabassut, Petite grammaire lacanienne du collectif institutionnel , Champ social éditeur, Nimes, 2009)

9-Finalement une bonne partie des questions a tourné autour de la psychothérapie institutionnelle, ce qui était le thème prévu pour la journée où l’on se devait d’évoquer le politique et l’institutionnel. La question de la pertinence ou non de la méthode, considérée comme dépassée par certaines instances reconnues, a permis de parler une nouvelle fois de Tosquelles et de l’un de ses derniers ouvrage un texte déjà ancien réédité cette année par les éditions Erés et qui a pour titre Le Travail thérapeutique en psychiatrie (2009). Derrière ce travail rédigé en principe pour les infirmiers, le psychiatre catalan aborde la question de l’acte et de l’activité et lui accorde une importance qui n’est pas toujours relevée. Constatant en psychiatrie l’arrivée des ergothérapeutes, il le déplore, pensant qu’il s’agit encore une fois d’une façon de découper l’acte en territoires morcelés et de dévaloriser les infirmiers. Il insiste beaucoup sur une institution, qui à travers ses différentes pratiques, permettrait aux patients et aux soignants de mettre à l’œuvre l’éternelle question de la jointure , de l’ articulation et de la disjonction , pensant que le travail psychique doit se faire à partir de médiations pratiques. Dans ce sens, on pourrait dire sans craindre d’interpréter les travaux de Tosquelles et de Oury qu’il s’agit bel et bien de faire circuler, en plus de la parole, des actes en même temps que des productions, telles que la magnifique expérience théâtrale présentée dans le film La moindre des choses de Nicolas Philibert (1996) qui raconte le montage d’une pièce de théâtre et le partage des rôles au cours d’une grande fête. On peut se demander si ce souci constant d’une position clinique à la fois discutée et évaluée, portée par les acteurs de l’institution rend possible et nécessaire la place de la supervision ou de l’analyse des pratiques. D’après un participant qui a travaillé à Laborde, et les déclarations d’Oury à ce sujet, la supervision n’y a pas sa place car elle se contenterait de déplacer un débat et une élaboration qui a déjà lieu dans l’institution. Cette position semble d’ailleurs rejoindre les pratiques du Centre Psychothérapique de Saint Martin le Vignogoul prés de Montpellier dont a témoigné Joseph Mornet, qui utilise peu la fonction de Tiers institutionnel, - quatre ou cinq fois en une trentaine d’années ! - en tous les cas de Tiers superviseur, mais crée en permanence des citations de stimulations, de confrontations, de débats, y compris par l’utilisation de techniques ou de pratiques comme le psychodrame ou la bioénergie qui créent et recréent cette question qui pourrait être assumée par chacun, résident ou stagiaire compris.

10-Finalement, la question institutionnelle telle que pose la rencontre de la folie, de la psychose ou de la souffrance mentale confrontée aussi à la question de l’organisation de ce « monde commun » dont nous parlions, c’est aussi la question de la démocratie. Il est à noter que le mot démocratie est un mot exclu de la pensée managériale actuelle, exclu du champ de préoccupation d’un certain nombre de conseillers de gestion patentés qui sont sensés intervenir au nom d’organismes semi publics dans les institutions, mais exclu aussi d’une conception éthique de la fonction de direction d’établissements telle qu’elle a pu être assumée jusque là par certain groupes de professionnels. Il s’agit aujourd’hui de lui substituer une vision de DRH ou de directeur général qui se situe volontairement dans l’éloignement de la vie des acteurs et de leurs récits et qui utilise le management dit « participatif » pour faire aller les gens là où il a décidé en général d’aller tout seul. C’est trop souvent dans un tel contexte que le clinicien doit travailler, ce qui ne le met pas hors du champ politique dans un réflexe de protection imaginaire, mais au contraire au cœur de la question du politique.

Jean-François Gomez

Novembre 2009

Ceci n’est pas une conclusion…

A l’issue de ces deux jours de rencontres, j’ai pensé à une chanteuse des années 70, trop tôt disparue, Danièle Messiah: « Les mot roulent comme des coquilles vides »

Alors, +1-1 = 0, c'est bien là la coquille vide de ce signifiant « superviseur » que parfois l'on se croit être. Se prendre pour le mot, quelle aliénation ! C'est pourquoi j'ai défini la place comme fonction...

« Il convient de remarquer que si un homme qui se croit un roi est fou, un roi qui se croit un roi ne l’est pas moins. Comme le prouve l’exemple de Louis II de Bavière et quelques autres personnes royales, et le bon sens de tout un chacun, au nom de quoi l’on exige à bon droit des personnes placées dans cette situation qu’elles jouent bien leur rôle, et l’on ressent avec gêne l’idée qu’elles y croient tout de bon, fut-ce à travers une considération supérieure de leur devoir d’incarner une fonction dans l’ordre du monde, par qui elles peuvent assez bien faire figure de victimes élues. Le moment de virage est ici donné par la médiation ou l’immédiateté de l’identification, et pour dire le mot, l’infatuation du sujet ». J. Lacan, « Propos sur la causalité psychique » (in les Ecrits )

Comment tenir la position sans se prendre pour la fonction ? En fait nous ne supportons, pas d'être réduit à 0, d'occuper une place vide, nous ne supportons pas que ça manque d'être.

Alors nous invoquons les grands totems ou les mannes des ancêtres :

Jusqu'aux féministes qui invoquent l'invocation en personne: délivrez-nous du mâle...

Mais les mots roulent comme des coquilles vides, comme des boules. « Aboli bibelot d'inanité sonore », écrit Stéphane, Mallarmé du nom.

Qu'allons-nous faire à l’issue de ces deux journées denses?

Tels Sisyphe rouler notre boule jour après jour, sur une pente aride, pour la voir dévaler, le soir venu, de l'autre côté du monde? Ou bien, enfants de Narcisse, nous les rouler? Allons-nous, comme nous l'avons fait pendant ces deux jours nous mettre à rouler une boule commune signifiante, tels les bousiers, ces insectes que les anciens égyptiens avaient élus comme des dieux, les uns attelés à « supervision », les autres à « analyse de la pratique » et ça pousse des han et ça jure comme des charretiers ?

Et le psychanalyste qu'est-ce qu'il fout là-dedans? Il va se mettre en boule et se faire rouler, une fois encore?

Oui, qu'allons-nous faire dans cette histoire pleine de bruit et de fureur racontée par un idiot? Qu'allons-nous faire alors que nous nous rencontrons, comme le dit Lautréamont, tel un parapluie et une machine à coudre sur une table de dissection?

Est-ce qu'en s'y mettant à plusieurs on aurait la prétention de remplir la coquille? Ou bien allons-nous continuer à rouler notre bosse, balader notre coquille vide, tels les coquillards sur le chemin de Saint Jacques, ce chemin qui passe juste devant la porte de la salle Patraque où se déroulaient ces journées ? Un chemin, comme le dit Martin Heidegger, qui ne conduit nulle part, qu’on en pointe, à la ligne d’horizon, Saint Jacques ou Tombouctou.

On voit peut-être mieux l'enjeu de la supervision, là où il n'y pas de vision super, comme je l’énonçais en introduction, là où il s'agit de circuler et de faire circuler, car il n'y a rien à voir, juste à causer, juste à rouler des coquilles vides devant soi, car ce n'est que ce mouvement incessant qui paradoxalement nous tient ensemble. Alors, mais alors seulement, pouvons nous peut-être éprouver de la joie à toutes ces roulades, quand nous acceptons en poussant ces coquilles, de nous faire rouler dans la farine, là où l’homme « dans l’acte de parole, brise avec son semblable le pain de la vérité, partage le mensonge » (Lacan, Ecrits, p. 379). Car le travail de superviseur tient du semblant. « Superviseur », est un signifiant qui dé-signe une fonction et soutient pour chacun un point de réel, de vacuité. Et comme Lacan l’énonce de la mort, c’est du domaine de la foi.

Ceci n'est pas une conclusion.

Joseph Rouzel

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