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De la dictature de l’économie

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Alain Cochet

dimanche 18 décembre 2011

Rappelons de manière liminaire que les faits bruts relevés en économie, la réalité palpable des déficits, l’inéluctabilité du remboursement des dettes, ne sont devenus des faits tangibles qu’à partir de la circulation d’un certain discours « de l’économie », dont il va nous falloir définir les principes en référence à l’enseignement théorique du psychanalyste Jacques Lacan. Ces faits ne deviennent intelligibles que rapportés à cet ordre de structure qui les détermine. Les nécessités d’épargne sans fin, les restrictions budgétaires, les efforts d’économie demandés inlassablement ne sont que les effets d’un certain discours pernicieux devenu totalitaire du fait qu’il se trouve de plus en plus isolé, déconnecté de tous les autres discours qui menaient le monde jusque-là.

Il est un fait remarquable, c’est que plus on emprunte les défilés du discours de l’économie, plus il nous faut économiser dans la réalité, c’est-à-dire nous restreindre ou nous serrer la ceinture !

Peu importe que le déficit soit réel, et en appelle à la nécessité de poser des mesures concrètes pour l’éponger. Disons que le discours qui prévaut à l’échange des biens et des valeurs trouve depuis quelques siècles de quoi s’entretenir lui-même toujours davantage. Les origines en sont à chercher du côté des pères du libéralisme dans l’Angleterre du XVIII e , les Bernard de Mandeville, Adam Smith, Jeremy Bentham, mais aussi avec un certain Turgot en France.

Un rapide coup d’œil sur le climat économique européen des dernières décennies permet de repérer qu’à aucun moment, les comptes ne s’équilibrent, ni les budgets ne se bouclent. On objectera aussitôt qu’il y eut dans notre pays les « trente glorieuses », mais nous restons persuadés qu’un examen attentif montrerait de la même façon une trace de cette déliquescence, sans doute sous la forme d’un gaspillage massif, proche du phénomène du potlatch  mis en évidence par les anthropologues. Notre hypothèse sera donc que l’organisation du discours économique, qui « tient » notre société, produit inévitablement de la perte, par structure dira-t-on.

C’est que l’économie ne s’occupe pas seulement de l’état de la circulation et de la répartition des marchandises, des biens et de l’argent. Elle est aussi organisée comme un discours qui contraint considérablement l’état des transactions entre les hommes. Or, ce discours, quel est-il ? Peut-on vraiment l’isoler, le décrire, l’écrire ? Nous allons tenter de le faire ici à partir de ce qui a déjà été posé, dans les grandes lignes, par Lacan lui-même sous la forme de ce qu’il a appelé à l’époque le « discours de l’universitaire ».

Rappelons que tout discours est pour la psychanalyse un organisateur de lien social. Il est ce grâce à quoi les hommes se nouent les uns aux autres, à la fois par référence à un impossible commun (le réel), et à une instance, à un individu ou même à un objet, en position de maîtrise.

Le fait que le discours économique qui gouverne l’occident, dans son lien avec le discours libéral, et en tant qu’articulé à celui de la science, soit indissociable de l’apparition de « crises » récurrentes, doit nous interroger. En effet, on est en droit de se poser la question de savoir si la notion de « crise » n’est pas consubstantielle au discours lui-même, dès l’instant où nous pensons que celui-ci se trouve articulé logiquement. Le fait est que nous sommes toujours en « crise », et le savoir-faire politique ne fait jamais que cerner cet objet-là.

La permanence de la crise nous paraît plutôt liée à l’idée de perte symbolique, de déficit inéluctable. Comment comprendre ce phénomène ?

Lacan écrit en 1970 une structure de discours originale qu’il nomme « discours universitaire ». Son écriture suppose l’inscription de quatre modalités sur des emplacements précis d’une grille à 4 entrées.

Il est possible de la lire ainsi : le déploiement actif d’un certain savoir (S2) sur la jouissance (a), en tant qu’il se trouve soutenu par la référence à un maître (S1), en vient à produire de la limite, de la perte pour le sujet lui-même qui se trouve impliqué dans le discours ($). L’effet de perte, disons plutôt de castration, est d’autant plus actif pour le sujet que ce dernier en rajoute du côté du savoir pour combler son manque-à-être. Le système s’auto entretient en quelque sorte.

Nous avancerons que la structure de ce discours est particulièrement adaptée au champ des sciences dites « humaines », dont font éminemment partie les sciences économiques. Un certain savoir (S2) ordonné par une batterie de règles logico-mathématiques, édictées au fil de l’histoire par des auteurs de renom dans la discipline (S1), ou référée à la main invisible d’Adam Smith, vient garantir qu’une gestion de la jouissance existe ( a ), celle des biens et des richesses. Tout montre cependant que cette approche débouche sur de l’entropie ($) : la maîtrise escomptée (c’est le cas de le dire) échoue en raison de l’incapacité structurale de tout savoir à rendre compte de la jouissance. Quelque chose échappe toujours, et cela d’autant plus que l’on se rapproche du noyau où la jouissance des biens s'articule au manque-à-être . La dette symbolique est inéluctable.

Précisons que $, c’est vous et moi en tant que baladé dans cette entreprise. Le sujet barré que nous sommes (par la prise dans le langage et dans les discours) se trouve pris dans les rêts d’une contrainte combinatoire, mais cela ne signifie pas qu’il soit passif pour autant.

L’objet a, c’est le Trésor, soit le paquet de jouissance monétarisé. Cet objet est la cause du désir, c’est ce qui brille, scintille de mille feux comme l’or ou l’argent. À ceci près que ces deux métaux précieux sont à concevoir comme symboles d’une jouissance plus profonde encore.

S2, c’est le savoir en tant que placé au service de la maîtrise. Les sciences humaines en sont des traductions, à côté des sciences dites « dures » que sont la physique, la chimie ou les mathématiques.

Enfin S1, c’est le signifiant-maître, celui auquel tous les autres signifiants se rapportent pour qu’ils puissent constituer un ensemble. En économie, c’est aussi la « main invisible » susceptible de rééquilibrer les marchés avant toute explosion du système. Les marchés reposent sur cet Autre providentiel.

Il est à noter que l’agencement discursif qui gouverne les sciences économiques réserve au sujet une place très voisine de celle qu’il occupe dans le discours religieux. On y trouve la même confrontation à une nécessaire rédemption, à partir d’une faute de jouissance originelle : la transgression de la parole divine dans la Genèse, et l’abus déraisonnable de consommation (on reproche d’avoir trop joui, d’avoir vécu « au dessus de nos moyens », d’avoir emprunté inconsidérément). Dans les deux cas, le discours porte à la castration du sujet et le voue à une réparation infinie.

De tout cela, aucun appareillage mathématique, aussi sophistiqué soit-il (de nombreux mathématiciens de pointe avaient été recrutés avant le crash d’octobre 2008 pour modéliser la minimalisation des pertes et la maximalisation des profits), n’est en mesure de rendre compte. Les mathématiques peuvent seulement cadrer la jouissance en jeu.

La rigueur mathématique s’estompe derrière ce qu’on appelle le « niveau de confiance » au sein des marchés, soit une dimension subjective qui concerne justement l’articulation de la jouissance de chacun avec ce qui estimé, à un moment donné, de la jouissance des autres. Un mécanisme imaginaire, spéculaire pour être plus précis (puisque c’est là l’origine de « spéculer »), s’en repère immédiatement.

Ainsi donc, la notion de crise se trouve-t-elle consubstantielle au type de régulation économique qui nous gouverne. Faussement appelée libérale, elle repose en fait sur un certain nombre d’équations numériques qui agissent en position de maîtrise, et à partir desquelles se déploie un certain savoir sur les biens et les avoirs financiers.

L’on discutera sans doute autour de la question de savoir si ce type de lien social était en germe dans les relations commerciales entre les hommes avant que les bases théoriques du libéralisme ne soient posées. Mais ce que l’on peut repérer, c’est l’émergence aux confins du XIX e siècle, d’un discours nouveau, celui du capitalisme, qui ordonne plutôt au sujet de jouir et de se combler. La plus-value  recherchée, isolée comme telle par Marx, correspond à un plus-de-jouir , comme l’a magistralement montré Lacan. C’est que la loi de production de la perte sur laquelle nous mettons l’accent souffre bien évidemment de quelques exceptions. Car enfin, il y a ceux, moins nombreux, qui jouissent dans la réalité, c’est-à-dire qui s’enrichissent toujours plus. Politiquement, on pourrait avancer qu’ils ont tout intérêt à ce que le discours ambiant perdure. Mais nous souhaitons ici rester hors du champ des discours politiques (organisés selon d’autres règles), et simplement souligner la circulation de cet autre discours qu’est celui du « capitaliste », dont il conviendrait par ailleurs de produire une écriture 1 .

Alain Cochet

1  Nous renvoyons le lecteur à la lecture de l’ouvrage Jouissez, c’est capital  pour le détail de l’écriture qui en rend compte : A. Cochet et G. Herlédan, Éditions du Sextant, 2008

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