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A qui s'adresse le rapport Bockel ?

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Charles Ségalen

mardi 30 novembre 2010

A qui s'adresse le rapport Bockel ?

Jean-Marie Bockel, secrétaire d'Etat à la Justice, a remis le 3 novembre au président de la République son rapport sur la prévention de la délinquance des jeunes. On y lit que « la loi de 1970 sur l'autorité parentale a fait disparaître le concept de puissance paternelle et, avec elle, la notion de chef de famille », ainsi que « l'égalité homme / femme dans le travail a largement contribué à réduire l'influence des hommes dans la vie familiale autant sur le plan symbolique que réel. De fait le père, souvent absent du processus éducatif, placé entre les mains des mères, ne joue plus son rôle de tiers séparateur, sa fonction socialisante ». On apprend plus loin que « ce constat s'aggrave dans certaines familles d'Afrique noire où la mère s'occupe exclusivement des enfants pendant toute la période du primaire » et que « de la même façon, dans certaines familles d'origine maghrébine, la mère joue à l'égard des garçons, un rôle de surprotection néfaste à l'acquisition des interdits républicains ».

Outre la volonté de restaurer une famille chère aux libéraux du XIX e pour être supposée précéder la société, ce pater familias souffrirait des manquements de « certaines » familles migrantes, entendez celles attachées à leurs structures de parenté d'origine. Sachant que ces particularités s'observent également dans des familles françaises, c'est à l'endroit des cultures désignées aussi inconsidéré qu'outrageant.

On lit encore que « l'école républicaine, rempart fondamental à la communautarisation de la société n'arrive plus, sur de nombreux territoires, à jouer son rôle. Comment pourrait-elle le faire alors que certaines classes primaires et de collège sont entièrement composées d'élèves d'origine étrangère, partageant la même confession ». Si ce dernier aspect épargne les écoles catholiques ou juives, c'est pour fustiger encore une fois « certaines » origines. A la même enseigne, le fait que « certains enfants n'entendent parler le français qu'à l'école », facteur de « décrochage scolaire » et de « rejet de nos institutions » exempte d'autres communautés, asiatique ou indienne par exemple, dont autant de parents ne connaissent pas un mot de français. Et que dire des enfants qui n'entendent parler français ni leurs parents ni leurs professeurs, comme dans les écoles et les collèges diwan ?

Certaines mesures de prévention seraient appropriées (le service social à l'école, la réduction du délai d'exécution des mesures éducatives judiciaires) mais si, comme observe l'Association des maires des grandes villes de France (AMGVF), « le rapport fait globalement l'impasse sur les moyens financiers à mobiliser », elles auront surtout servi un peu grossièrement à faire avaler le reste. D'autant que la tendance en matière de ''prévention'' est connue quand « la création au sein des établissements scolaires d'équipes pluridisciplinaires (orthophonistes, psychologues, éducateurs de rue, ASE, éducation nationale) » est vouée au repérage des troubles de conduite dès la maternelle pour enrayer leur inscription dans la délinquance, ou que « ni l'approche ethnopsychiatrique, ni le recours à la médiation pour intervenir dans ces familles n'ont été couronnées de succès. En effet, aucune des ces approches expertales ne permet d'agir au sein de ces familles pour les inscrire dans un fonctionnement républicain » alors que « les stages parentaux (imposés aux familles dont les manquements sont avérés et assortis au besoin de sanctions et de poursuites) constituent un outil efficace ». Le rapport ne dit pas sur quelles études reposent ces appréciations. Et alors que la réforme du 5 mars 2007 sur la protection de l'enfance a entrepris déshabiller la compétence du juge des enfants au civil pour « recentrer la justice des mineurs sur le coeur de sa mission : faire acte d'autorité et sanctionner » (R. Dati, ministre de la Justice), la prévention spécialisée « demeure encore trop lié à la protection de l'enfance [quand] le métier d'éducateur de rue est originairement dédié à la lutte contre la délinquance », regrette le rapport. On découvre au fil de la lecture combien la ''prévention'' devrait s'entendre depuis le plus jeune âge au sens d'emprisonnement (dans un destin) avant jugement, ou de préventions (préjugés) contre quelqu'un.

On mesure au passage ce que ce rapport véhicule comme projection des défaillances du politique en matière de régulation du marché, sur les supposées défaillances des parents à en contenir la manifestation en terme de lutte de tous contre tous quand elle gagne l'école et la rue. Comme les mesures sécuritaires n'ont pas vocation à l'éradiquer, quelle sera l'étape suivante ? On peut malheureusement l'imaginer quand, passés l'étonnement et l'indignation que suscitent autant de propos simplistes et nauséabonds, on peut lire ce rapport comme un document de campagne à l'adresse de « certains » électeurs.

La citation de Socrate en exergue « Nos jeunes aiment le luxe, ont de mauvaises manières, se moquent de l'autorité et n'ont aucun respect pour l'âge. A notre époque, les enfants sont des tyrans », renvoie à la crise économique et politique sans précédent que traverse la cité grecque. Elle trouvera son dénouement dans l'invention de la démocratie athénienne, construction politique à méditer quand nos conditions de vie en viennent à dépendre davantage d'actionnaires que d'électeurs. Forme  inaugurale de violence que le secrétaire d'Etat et ses amis ne sont pas connus pour combattre.

Charles Ségalen

Educateur spécialisé, président de l'association Education, art du possible

 * texte publié dans le journal L'Humanité du 30 novembre

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