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Moi maîtresse

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Moi maîtresse
Petits arrangements avec la pédagogie
Matrice
31/12/2003

Voilà un ouvrage rafraîchissant et tonique dont je recommande la lecture aux jeunes enseignants comme aux plus chevronnés . On sent au travers des nombreux petits récits composant une sorte de bouquet que l'auteur, professeur des écoles ayant une longue expérience professionnelle, aime la vie et qu'elle adore son métier . Elle se meut à l'école et dans la Pédagogie Institutionnelle avec une grande aisance , elle aime la poésie et l'ouverture vers l'imaginaire qu'elle ne se prive pas d'offrir aux enfants .

Ils sont constamment présents dans ses récits , dans les ateliers de poésie où ils apprennent à développer "l'intelligence des choses" en passant d'abord par les émotions, où ils se civilisent de la belle manière en apprenant à dire mais aussi à inventer des poèmes, où en jouant avec les sons, avec les mots, ils se familiarisent aussi et comme incidemment avec les conjugaisons.

Présents et authentiques , les enfants le sont dans les textes libres , dans les conseils où leur maturité et leur liberté de parole ne laissent d'étonner , dans la solidarité qu'ils mettent en œuvre au sein de la communauté de la classe où aucun des élèves ne ressemble à un autre. Présents aussi bien sûr, ceux qui donnent du fil à retordre à la maîtresse, qui la déconcertent parce qu'ils n'ont pas envie d' apprendre, ceux qui n'arrivent pas encore - comme Karim au CM2 - à distinguer le m du n , mais aussi ceux qui l'étonnent par leur sensibilité, leur ingéniosité à expliquer au même Karim: "C'est facile! Tu te dis 'Mmmmh, c'est bon, c'est moi, Karimmm, et t'as le m!". On se dit qu'une telle intervention n'est possible que parce qu'il règne un climat particulier dans les classes de cette maîtresse acquise à la poésie et où, grâce aux activités et aux médiations de la PI qu'elle met en place, les enfants se sentent co-responsables de ce qui s'y passe .

Martine Boncourt dit ses réussites et ses bonheurs d'enseignante au fil des jours, le bonheur de voir un élève "décoller" tout à coup, après un voyage chez les correspondants dans les Alpes , l'émotion d'entendre un enfant atteint de mucoviscidose parler de la mort avec un naturel étonnant ; elle ne tait pas ses échecs, lesquels lui donnent l'occasion de s'interroger sur son implication subjective, et sur les difficiles conditions d'accès à la culture dans beaucoup de familles . Elle ne tait pas non plus son sentiment de solitude et d'impuissance parfois, quand elle rencontre des collègues qui n'ont cure de la singularité des enfants et qui les humilient ou des mères qui surprotègent leur progéniture et vouent les pères à l'inexistence .

Certes , ce livre n'a rien de révolutionnaire , il ne donne pas en exemple une manière de faire qu'il conviendrait d'imiter pour réussir à tous les coups , il témoigne de la vie à travers des instantanés qui sont autant de moments heureux ou surprenants et qui, en tout cas, incitent à réfléchir : sur les façons d'aider les enfants à développer, à l'école, leur sensibilité et leur intelligence , sur les façons de les aider à s'accepter avec leurs différences et de travailler ensemble pour que tous progressent.

Qu'en est-il de ces "petits arrangements avec la pédagogie" dont il est question dans le sous-titre du livre? Le recours à la poésie est prôné par les textes officiels, le respect de chacun des enfants aussi, cela n'a rien de subversif en soi .; la pédagogie Freinet et la PI sont tout à fait autorisées, même si elles continuent d'être regardées avec une certaine méfiance par trop d'enseignants : ils les connaissent mal et ont sans doute un peu peur d'être dépossédés de leur pouvoir en mettant en place des institutions qui donnent pouvoir et parole aux élèves et qui leur permettent de devenir sujets .

C'est peut-être l' heureuse alliance , chez Martine Boncourt , d'un sens aigu de l'écoute des enfants et d'une grande exigence intellectuelle qui fait que son livre n'est pas anodin et que j'en recommande la lecture aux jeunes professeurs des écoles. Ils auront peut-être envie de rejoindre les groupes trop peu nombreux d'enseignants qui travaillent pour que l'école sache mieux accueillir et développer les différents talents des enfants , sache mieux les préparer à comprendre le monde et à s'y sentir à leur place. Si le "moi, maîtresse" du titre dit l'œuvre "dans le minuscule, le tout fin, le petit rien qui passe inaperçu du profane" ( p.242) d'une enseignante heureuse, je l'entends autant, sinon plus , comme l'appel insistant de l'élève qui veut être reconnu de l'adulte et de ses camarades pour pouvoir exister à ses yeux et aux yeux des autres, et qui , pour autant, a besoin d'un groupe contenant et de médiations tierces pour l'aider à se construire .

- Jeanne Moll

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