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Choisir la paternité gay

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Choisir la paternité gay
érès
02/01/2012

 Choisir la paternité gay, Martine Gross, Eres Toulouse, 2012, 289 p, 23€.

Comme le chantait Pierre Perret « vous saurez tout tout tout sur les … » en l’occurrence ici … les paternités gays. Rien n’a échappé, en effet, à ce travail tout à fait exhaustif mais qui ne laisse guère de place à la fantaisie et à la créativité. C’est une étude dense, fondée sur une juxtaposition de témoignages traités de manière quasiment statistique, à partir d’une méthodologie verrouillée, avec questionnaire standard en annexe. Pas de trou dans le savoir ! Il y manque, cette case vide qui, dans les jeux de pousse-pousse permet qu’une circulation se fasse et que cela fonctionne. On déplore le manque d’implication de l’auteur, qui livre un état des lieux, une étude académique, une recherche sociologique dénuée d’originalité.

C’est dommage parce que c’est un ouvrage tout à fait passionnant, documenté, bien écrit, bien construit qui aurait mérité que l’auteur s’appesantisse sur un questionnement personnel et initie une réflexion élaborée. Car Dieu sait si un sujet pareil ouvre de nombreuses et bouleversantes options d’interrogations sur le fonctionnement de notre société.

Etre gay aujourd’hui est loin d’être une sinécure, ou un statut accepté, même si le Pacs est venu mettre un peu de symbolique à l’affaire.

Première problématique : la difficulté de se repérer comme homo dans cette jungle de tabous et de non dits. D’abord par rapport à soi même, et ensuite, par rapport au regard des autres, les familles, l’entourage social et professionnel. La difficulté de vivre cette sexualité persiste encore aujourd’hui.

Deuxième problématique : comment ces sujets vont-ils pouvoir exister en tant que parents, pères gays en l’occurrence ; oser prétendre à ce statut, en sus de leur orientation sexuelle, semble être une exigence naturelle qui leur est pourtant reprochée, voire contestée…

Dans cette société de mensonges et d’hypocrisie où les interdits font encore long feu, nombre de familles voient encore l’homosexualité comme une tare, une maladie dont on peut s’affranchir, ou mieux encore guérir peut-être... L’auteur s’insurge contre des courants dits psychanalytiques qui opposeraient une vision normalisante à ces soi-disant déviances … Elle se trompe car depuis que la psychanalyse existe et que Freud est Freud il ne se véhicule qu’un seul discours fondateur : « l’homosexualité n’est évidemment pas un avantage, mais il n’y a là rien dont on doive avoir honte, ce n’est ni un vice, ni un avilissement et on ne saurait la qualifier de maladie ; nous la considérons comme une variation de la fonction sexuelle.… » (Lettre du 9 avril 1935 à madame X envoyée anonymement à Kinsey).

Prise de position délibérément subversive pour son temps, qui a su reconnaître et identifier l’homosexualité comme l’envers de la névrose et donc relevant d’un statut de construction psychique tout ce qu’il y a de plus éloigné de la pathologie.

Nombre de psychanalystes, disciples de Freud, les reçoivent dans leurs cabinet set les accompagnent dans la reconnaissance et l’assomption de ce qu’ils sont et non pas dans une visée rééducative. D’ailleurs les pères gays ne défient-ils pas le système tout en s’inscrivant dans le cadre le plus classique : couple stable, maison, enfants, en tentant d’instaurer du nouveau dans du connu.

Car comment définir les nouvelles règles du jeu de ces paternités du 21° siècle ?

 Trois orientations se dessinent :

 L’adoption, la coparentalité, la Gpa (gestation pour autrui), trois solutions avec chacune leurs avantages et leurs inconvénients… gros dans l’ensemble, il faut en convenir…

 Adopter implique de cacher leur homosexualité interdite, en France, dans ce cadre. Le malaise de mentir sur leur vie de couple en simulant une vie d’hétéro pose déjà un bémol à la transparence requise par les enquêtes. Un seul peut, dans le couple, être adoptant.

La coparentalité implique de partager une garde alternée avec les mères souvent lesbiennes en couple elles-mêmes, qui si elles veulent bien donner un père à leurs enfants, n’entendent pas toujours donner l’enfant aux pères… On se retrouve avec quatre parents.

La GPA implique de payer les services d’une mère porteuse et ce contre la loi française qui s’oppose à ce type de pratique. Solution éminemment onéreuse et sujette à caution. Là on peut avoir deux mères (donneuse d’ovocytes, plus porteuse) une seule (donneuse et porteuse), voire aucune, si après l’accouchement, elles ne veulent pas continuer d’apparaître.

 Bref, dans tous les cas, il s’agit de biaiser avec les incohérences du système et avec des schémas qui ont vécu.

Ces nids de problèmes éthiques et bioéthiques font le lit de parcours du combattant et ne simplifient pas des situations potentiellement explosives.

Ces hommes qui veulent être pères, d’autant qu’ils ont pour beaucoup rompu avec leur ascendance hostile à leur parcours, s’engagent dans une démarche longue et ingrate, forts d’une motivation réfléchie, pour élaborer un autre modèle familial complexe où s’entrelacent paternité, transmission, filiation et désir d’enfant… Et en-dehors d’une conjugalité classique, comment jongler avec tous ces possibles et interdits ? Car le fond du problème est bien là : une histoire détachée de la présence d’une femme qui soit une mère.

Incontournable serait le recentrement sur la question freudienne de l’Œdipe. Soit sur la place qu’un père occupe auprès d’une femme dont il a des enfants. Là pas de femme, ni de mère, ou trop de mères.

 Peut-on être père sans mère ? La réponse n’est pas abordée.

Comment un enfant s’y prend-il alors pour rejeter le parent du même sexe et vivre son penchant pour celui du sexe opposé ? Comment sera-t-il amené à passer par les défilés de la castration, c’est à dire à renoncer à cet amour pour le parent du sexe opposé afin de pouvoir le reporter sur un partenaire à l’âge adulte ? Car il est avéré que ces enfants ne reproduisent pas les modèles sur lesquels se sont inscrits leurs pères dans la voie de l’homosexualité et de l’amour pour le parent de même sexe. Ces questions ne sont pas approfondies et me semblent pourtant fondamentales. Comment ces enfants vont-ils se construire un mécanisme qui fonctionne, grâce aux figures féminines qui entourent le couple, grand-mères, tantes, enseignantes etc. ?… Quelles solutions vont-ils inventer ? On manque un peu de recul pour en tirer des conclusions. Et pour l’avenir, être ces enfants de deux pères, cela suppose de grandes capacités d’adaptation et de maturation.

 Evaluer les risques sur l’éducation et la construction psychique, les dangers de dérapages, leur place future dans le regard des autres et dans la société, serait une investigation féconde.

Car au final, c’est bien la question de la place qui surgit de façon exponentielle dans ces compositions familiales : place du père biologique, du père statutaire, de la mère porteuse, des mères en coparentalité, des parents biologiques acceptant que leurs enfants vivent une adoption simple etc… Les marges de manœuvre sont infinies et en même temps, très étroites ; cela suppose beaucoup de souplesse, de remises en question, de réflexions que peu de parents hétéro sont amenés à conduire. Il apparaîtrait en effet, que ces nouveaux schémas ne fassent pas plus de dégâts que les familles hétéro. Mais la parole n’est pas, là, donnée à ces enfants pour en entendre ce qu’ils pourraient avoir à en dire.

On l’a compris la chose est complexe et se noie dans une vaste confusion sociale et morale que ce livre tente, avec un certain succès, d’éclaircir, en démontrant comment on peut s’approprier d’autres modes d’existence, en toute ouverture d’esprit et de cœur.

 Florence Plon

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